L’Usine Digitale : Vous êtes la nouvelle présidente de Numeum, le syndicat professionnel français des entreprises du numérique. Quel est votre parcours et quelles sont les priorités de votre mandat ?
Véronique Torner : Je suis avant tout entrepreneur, et ce quasiment depuis la sortie de mon école d’ingénieur. En 2006, j’ai fondé Alter Way, qui est devenu un acteur européen de l’open source et a rejoint le groupe Smile fin 2021, dont j’ai intégré le comité exécutif. En parallèle, je suis entrée au conseil d’administration de Syntec en 2013. J’y ai été présidente de la commission PME pendant trois ans, et j'étais jusqu'à présent vice-présidente en charge du "numérique responsable". Ce sera naturellement mon cheval de bataille pour les trois ans à venir.
Je veux par ailleurs travailler sur le chantier essentiel de l’attractivité du secteur. Je pense, comme le président de la République Emmanuel Macron, que le numérique est un levier essentiel pour que la France réussisse les transitions actuelles et à venir, mais que pour ça il faut que le pays compte davantage de talents dans le domaine.
Comment comptez-vous prendre le problème en main ?
Numeum va poursuivre les initiatives déjà entreprises, en premier lieu le programme lancé avec Pôle emploi pour amener des décrocheurs vers le monde du numérique. Il a été testé dans le Grand Est, est maintenant déployé en Occitanie et dans les Pays de la Loire, et devrait l’être dans une région du sud à la rentrée. Pôle emploi source des profils adaptés à des formations dans le numérique et certaines de nos entreprises adhérentes s’engagent à recruter ces personnes une fois formées. Dans la région Grand Est, 250 personnes l’ont ainsi été tous les ans depuis 6 ans, avec un taux de retour à l'emploi de 85%.
Ensuite il faut rendre le numérique plus inclusif, avec un gros sujet sur les femmes évidemment, qui est le vivier potentiel de talents le plus important. Il faut être pragmatique, nous travaillons dessus depuis 10 ans sans qu’il y ait d’effet au niveau des chiffres. Mais je suis optimiste, j’aime à penser que l’on est dans une période charnière. Je veux voir dans l’allocution d’Élisabeth Borne sur les talents féminins un signal positif.
J’espère que ma nomination en tant que première femme à la tête de Numeum en est un également, et permettra à des jeunes femmes de voir qu’il est possible de travailler dans la tech et d’avoir des missions à responsabilité dans ce domaine. Cette année, les actions de Numeum pour la parité seront très axées sur la reconversion, qui est selon nous un levier intéressant.
Vous dites vouloir axer votre mandat sur le "numérique responsable". Le terme, bien qu’utilisé de tout part, semble toujours assez nébuleux quant à ses applications et résultats potentiels... Comment comptez-vous agir concrètement ?
En dehors du buzzword, il existe des solutions réelles pour améliorer son impact en tant qu’entreprise du numérique, et l’obsession de mon mandat sera leur passage à l’échelle.
Sur l’environnement, il est notamment permis par l’initiative Planet Tech'Care dont je suis à l’origine. Elle fédère une soixantaine d’associations qui partagent ce combat : une trentaine sont des ambassadeurs, qui ont pour mission de parler de l’initiative, les autres des partenaires comme l’Institut du Numérique Responsable (INR), le Collège des Directeurs du Développement Durable, l’Ademe ou encore la BPI. Ces derniers partagent gratuitement le contenu de leurs recherches, les pistes d’actions qu’ils ont pu identifier, et le proposent gratuitement à la communauté Planet Tech'Care qui comprend 800 entreprises et 70 acteurs de la formation (l'École 42, l'École polytechnique…).
Les entreprises se forment, participent à des ateliers, échangent, rencontrent des associations qui peuvent leur permettre d’obtenir des labels... Pour vous donner un exemple très concret, certains de nos membres mènent des travaux pour trouver des manières de refroidir les data centers en consommant moins d’énergie et moins d’eau et partagent les bonnes pratiques. Mais le terme "numérique responsable" englobe aussi les sujets de la protection des données, de la souveraineté, de la cybersécurité ou encore de l’éthique autour de l’IA. Nous voulons continuer de sensibiliser et de former nos adhérents à ces problématiques.
L’Union européenne avance aussi sur ces sujets. Des règlementations vont entrer en application cette année et d’autres sont en préparation, notamment sur l’IA. Ces nouvelles obligations légales feront-elles avancer les choses ?
Oui et c’est très positif, il nous faut un cadre clair pour avancer. Attention toutefois à ce qu'il ne soit pas trop contraignant pour ne pas tuer l’innovation en Europe et créer un désavantage concurrentiel par rapport à des acteurs étrangers qui n’auront pas à répondre aux mêmes obligations. Il y a un équilibre à trouver entre responsabilité et innovation. Attention aussi aux mesures trop difficiles et/ou trop couteuses à mettre en œuvre qui pénaliseront les plus petites entreprises du numérique – 90% de nos adhérents sont des start-up et des PME – et les empêcheront de se développer.
Ce même point d'attention a été mentionné à la fin de l’année dernière lorsque Numeum demandait que le numérique soit exclu de la proposition de loi sur l’encadrement du recours aux cabinets privés par l’Etat. Partagez-vous cette position et où en est le dossier ?
Je pense effectivement qu’intégrer les prestations informatiques dans le champ d'application de ce projet est une grosse erreur. Il paraît absurde de demander à un informaticien qui vient par exemple maintenir un système de faire une déclaration de son patrimoine. Ça n’a pas beaucoup de sens, et ce serait très handicapant pour le secteur public.
Si cette règlementation est mise en place, les entreprises du numérique ne voudront plus travailler avec les grandes administrations, qui sont pourtant dans une phase de transformation numérique cruciale et ont besoin d'elles. Les nombreux prestataires informatiques de petite taille, eux, ne seront même pas en mesure de se conformer au dispositif complexe envisagé par les sénateurs. Numeum a été auditionné et on espère avoir su faire entendre notre voix. Il me semble que la proposition est encore en lecture à l'Assemblée nationale.


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