Agdatahub c'est fini. La société française, éditrice d'une plateforme d'intermédiation de données agricoles et agroalimentaires, a été placée en liquidation judiciaire par décision du Tribunal de Commerce de Paris le 3 décembre 2024, après la constatation d'une cessation de paiement en octobre 2024. C'est en novembre dernier que le Conseil d'administration puis l'Assemblée générale ont voté à l'unanimité le placement de l'entreprise, dans le cadre d'une demande d'ouverture de liquidation judiciaire.
Partager les données de façon sécurisée
Un bref retour sur l'histoire d'Agdatahub. C'est en 2016 que l'entreprise est née, sous le nom d'ApiAgro et sous l'impulsion de l'Acta - qui représente les instituts techniques agricoles - et de l'Assemblée permanente des chambres d'agriculture (APCA). L'objectif initial était de développer une plateforme de partage et de valorisation des données générées par le secteur agricole. Le tout dans une démarche sécurisée et dans le respect de la confidentialité.
C'est en 2020 qu'ApiAgro devient Agdatahub afin de mieux refléter sa mission de "hub", c'est-à-dire de lieu de centralisation des données. Egalement, la société a été immatriculée sous le statut de société par actions simplifiées (SAS). Côté financement, deux levées de fonds ont été menées : l'une en novembre 2020 de 2,5 millions d'euros et l'autre en mars 2023 de 4,8 millions d'euros. Parmi les actionnaires, se trouvaient la holding agricole API-Agro, la Banque des Territoires, Avril, InVivo ainsi qu'IN Groupe.
"Il nous manquait quelques mois"
"Nous étions un intermédiaire de données, au sens du Digital Governance Act (DGA), c'est-à-dire un acteur neutre qui permet de mettre en relation des sources de données", détaille Gaëlle Cheruy Pottiau, ancienne directrice conseil au sein d'Agdatahub, sollicitée par le Club Data Protection. Dans un message posté sur le réseau LinkedIn le 6 janvier 2025, elle regrette la fin de la société et de son projet. "Il nous manquait à peine quelques mois pour avoir des retours significatifs sur les projets en cours en France. Pour montrer qu’il était possible de massifier la collecte des données de production depuis un logiciel de gestion agricole via un intermédiaire de données, en respectant le consentement de l’agriculteur à chaque usage de sa donnée", écrit-t-elle.
"L'Etat n'a pas tenu ses engagements", regrette-t-elle auprès de L'Usine Digitale. Elle s'explique : en juillet dernier, le ministère de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire annonçait le passage de la société Agdatahub à une gouvernance publique, en devenant l'un des actionnaires. A cette occasion, il annonçait également que les premiers cas d’usage du partage de données allaient être déployés d’ici la fin 2024, notamment dans la génétique animale, la filière bovine, les agro carburants, l’agroécologie et le secteur viticole.
Elle dénonce "une inertie" des ministères après ce passage en gouvernance publique, tout en évoquant le contexte politique particulièrement instable avec la dissolution de l'Assemblée nationale. "Il nous manquait une petite impulsion, analyse-t-elle. En vertu de la mission de service public, il aura fallu que tous les projets financés, dans la décarbonation ou la traçabilité, obligent l'utilisation de la plateforme d'intermédiation."
Agdatahub, influente auprès de Bruxelles
En pratique, détaille-t-elle, le contrat qui devait finaliser le financement public n'a pas été signé à temps, d'où la cessation de paiement. "L'Etat ne se portant pas garant, les actionnaires se sont également retirés et ont voté la cessation de paiement", résume-t-elle. Elle se dit particulièrement déçue par la situation puisque AgdataHub était certes à ses balbutiements mais avait réussi à convaincre la Commission européenne, auprès de qui la société avait "une grosse influence".
En effet, Agdatahub avait été choisie pour être coordinateur du projet "AgriDataSpace", futur espace agricole européen porté par Bruxelles. "C'est très frustrant parce que nous avons tout servi sur un plateau à nos partenaires européens qui, eux, sont financés par leur puissance publique", note l'ancienne directrice.
L'abonnement, un business model non viable
C'est important de le préciser et Gaëlle Cheruy Pottiau le dit elle-même : Agdatahub n'était qu'en "phase de lancement". Le business model choisi était celui de l'abonnement : les "partenaires économiques" des agriculteurs devaient payer un abonnement pour accéder aux jeux de données générées par les activités agricoles. Les agriculteurs acceptaient ou non de mettre à disposition ces données, en vertu du Règlement général sur la protection des données. "Nous étions en pilote avec l'éditeur 'Mes Parcelles', logiciel dans lequel l'agriculteur pouvait choisir de mettre les données collectées à disposition d'un institut technique, d'une chambre d'agriculture, de l'Etat pour des statistiques agricoles, voire d'un opérateur privé, comme un industriel agroalimentaire", détaille-t-elle.
Dès le départ, "nous savions que le business model de l'abonnement n'était pas viable. En effet, le marché de la data, en France, n'est pas encore assez mature", précise-t-elle. D'où la nécessité d'avoir l'appui de l'Etat, estime-t-elle. Elle espère que le retour du numérique dans le portefeuille de Bercy permettra de faire bouger les choses, même si Agdatahub "ne sera pas repris" dans cette configuration. L'ancienne directrice reste tout de même positive : "La France va se réveiller. Nous avons juste raté une occasion".
Les mauvaises priorités
L'analyse est un peu différente du côté de Romain Faroux, Chief Operating Officer de la Ferme Digitale, une association ayant pour objectif de promouvoir l’innovation et le numérique pour une agriculture performante, durable et citoyenne. Elle regroupe aujourd'hui 150 start-up françaises opérant dans le secteur de l'agriculture. Interrogé par L'Usine Digitale, il se dit déçu pour cette issue mais pas tellement étonné.
En une phrase : "il faut innover avant de réguler", déclare-t-il, citant Agnès Plannier-Runacher, alors ministre déléguée auprès du ministre de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, et le député Paul Midy, lors de leur intervention de la Journée de la Ferme Digitale, en juin 2024. "La réglementation est indispensable mais il faut massifier la donnée avant", juge-t-il. Ainsi, pour lui, Agdatahub se focalisait trop sur l'aspect réglementaire : "il faut prioriser l'usage avant de parler d'encadrement parce que cela freine la sensibilisation et l'adoption". "Mais ne pensez pas que nous voulons jouer la carte d'un monde de la data complètement Far West", précise-t-il immédiatement.
Se focaliser sur les aspects métiers
Pour le COO, tout est une question de retour sur investissement. "Voici ce qu'on dit aux agriculteurs depuis 10 ans : utilisez tout ce qui mesure de la donnée, faites-les remonter et je vous dirai à la fin ce que l'on peut faire avec. Mais quel est le ROI de l'utilisateur pour remonter toutes ces données ? Il faut faire le contraire : d'abord présenter les nouveaux services potentiels puis présenter les stratégies pour y accéder", raconte-t-il.
La réflexion concernant la valorisation des données agricoles ne peut être abordée sans évoquer la crise que traverse le monde agricole depuis plusieurs années. "Il y a des priorités. Le numérique était une priorité, ce n'est plus une priorité parce qu'il y a d'autres enjeux liés à la loi d'orientation agricole", note Gaëlle Cheruy Pottiau.
Le projet de loi a été adopté en première lecture par l'Assemblée nationale en mai 2024 et sera examiné par le Sénat à partir du 14 janvier 2025 dans un climat général de contestation, liée notamment au projet de traité de libre-échange avec le Mercosur. Comme souvent, le numérique est relégué au second plan, au risque d'aggraver le retard considérable par rapport aux Etats-Unis et à la Chine.


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