Entretien

"Le poids des habitudes est le premier frein à la pratique du covoiturage au quotidien", selon Sonia Adelé de l'IFSTTAR

Sonia Adelé, chargée de recherche en psychologie ergonomique à l'IFSTTAR (Institut français des sciences et technologies des transports, de l'aménagement et des réseaux), travaille sur le sujet du covoiturage depuis fin 2012.

Elle mène actuellement une étude pour le compte de la start-up Karos.

Pour L'Usine Digitale, elle évoque les freins (parfois psychologiques) qui dissuadent les conducteurs et passagers de pratiquer le covoiturage pour de courtes distances au quotidien.

Sonia Adelé IFSTARR
Sonia Adelé IFSTARR

L'Usine Digitale - Quel est le principal frein à la pratique du covoiturage au quotidien ?

Sonia Adelé - Le poids des habitudes. Les remettre en question n'est pas évident et ne se fait pas de façon simple, spontanée et sans contrepartie. Les choix de mobilité recouvrent des habitudes de vie plus globales. Cela touche à la façon de s'organiser avec ses enfants, son conjoint, son planning professionnel, le fait de pratiquer du sport ou pas avant de rentrer le soir… Remettre en cause son mode de transport a des conséquences sur d'autres habitudes très ancrées.

On observe d'ailleurs qu'il faut souvent un changement de vie pour remettre à plat son mode de déplacement : un déménagement, un changement de travail.

Quels sont les autres obstacles ?

Ils ne sont pas forcément propres au covoiturage courte distance. La longue distance marche bien car même si l'expérience n'est pas totalement satisfaisante, c'est tellement rentable économiquement qu'on va le faire sans hésiter. Sur la courte distance au quotidien, on n'aura pas envie d'assumer les mêmes contraintes pour de faibles sommes.

Ces freins sont d'abord psychologiques : l'impression de laisser un peu de son autonomie, de sa liberté en acceptant de devenir passager ou de co-voiturer. Il y a une question de fiabilité : vais-je pouvoir me reposer sur quelqu'un, sera-t-il au rendez-vous, pourrai-je rentrer ? Les craintes liées à la sécurité sont de moins en moins fortes, c'est une conséquence du succès de Blablacar.

Il y a aussi un risque interpersonnel : de quoi va-t-on parler, comment se comporter dans la voiture, va-t-on être en accord sur les sujets de discussion, a-t-on vraiment envie d'avoir des interactions sociales avec quelqu'un quand on se déplace ? C'est d'autant plus vrai à un rythme quotidien, même si on n'est pas obligé de co-voiturer avec la même personne matin et soir et que des sites permettent une certaine flexibilité.

Enfin, il y a l'organisation de ses déplacements. Sur Blablacar, les gens passent un certain temps à consulter les offres et à trouver celle qui leur convient le mieux, en termes de trajet, d'heure de départ, de prix… On n'a pas envie de passer tout son temps à chercher avec qui co-voiturer tous les jours. Mais plusieurs sites comme Karos déchargent l'utilisateur de cet aspect "planification" et mise en relation.

Ces freins sont d'abord psychologiques : l'impression de laisser un peu de son autonomie, de sa liberté en acceptant de devenir passager ou de co-voiturer.

 

Les personnes qui adoptent durablement le co-voiturage pour du domicile / travail le font-elles le plus souvent au sein d'un binôme fixe ?

Ce qui marche le mieux pour le moment, selon les études, ce sont plutôt les équipages durables, chacun prenant sa voiture à tour de rôle. Mais avec la diversité d'offres proposée aujourd'hui, tout le monde doit pouvoir trouver le service qui lui correspond le mieux : un covoiturage régulier ou des changements quotidiens. On doit pouvoir décider de continuer avec la même personne ou de changer si on le souhaite, c'est ce que permettent de nouveaux services.

Beaucoup d'entreprises incitent leurs salariés à co-voiturer pour venir au travail. Cela fonctionne-t-il ?

Les plans de déplacement en entreprises ont montré une certaine efficacité pour développer le covoiturage. La part du covoiturage dans la population générale est de 3,5% pour les déplacements domicile / travail, on arrive à plus de 10% dans les entreprises dotées d'un plan de déplacement. Cela dépend évidemment des entreprises et des mesures mises en œuvre.

Quels autres types d'incitations sont possibles et comment les "manier" ?

Les aspects environnementaux ne sont pas une vraie motivation, malheureusement. Peu de personnes font du covoiturage pour protéger la planète. Plus souvent, la personne veut faire des économies, ou rendre service à des collègues et connaissances, de façon gratuite, dans une communauté existante.

Les avantages financiers fonctionnent, mais l'incitation doit être pérenne. Avec une prime ponctuelle, les gens vont rapidement retourner à leurs habitudes anciennes. Il faut plusieurs mois de pratique avant de vraiment s'impliquer et un soutien sur la durée. D'une manière générale, il faut des incitations adaptées à chaque contexte et même à chaque personne.

Le covoiturage, ce n'est pas qu'un algorithme de mise en relation. C'est un travail de communication, un rapport à construire avec l'utilisateur.

 

Pour fidéliser, qu'est ce qui est le plus efficace : l'humain ou la technologie ?

Il faut une approche hybride. Avoir un humain au bout du fil qui fait le lien entre les covoitureurs, faire de l'animation sur les lieux de travail, c'est efficace. Mais le coût est important car cela nécessite beaucoup de personnel. Des applications tentent de faire la même chose mais de façon automatisée. Rien ne remplacera l'humain, mais les rappels que peuvent faire les applications sont utiles.

Il ne faut pas avoir une vision purement technologique. Le covoiturage, ce n'est pas qu'un algorithme de mise en relation. C'est un travail de communication, un rapport à construire avec l'utilisateur. Il faut se poser la question de quelle fonctionnalité offrir pour quel besoin couvrir, comment construire son moteur de recommandation, comment sécuriser le déplacement... C'est extrêmement complexe. Blablacar a énormément réfléchi à tous ces aspects pendant des années.

Ces dernières années, les autorités ont mené des tests sur du covoiturage dynamique en investissant beaucoup d'argent dans la technologie et peu dans tout ce qui va autour… et ça n'a pas fonctionné. Il faut une démarche globale. De mon point de vue, il faut mettre le paquet si l'on veut vraiment développer du covoiturage courte distance : des incitations économiques et du gain de temps en réservant par exemple des voies aux covoitureurs. Car même avec la meilleure application du monde, tous les freins à la pratique du covoiturage – notamment psychologiques -  ne seront pas levés.

Newsletter L'Usine Digitale
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Cherche talents numériques
Les webinars