[FIC 2025] Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, appelle à la création d'un cloud européen

Penser Europe pour ne pas se faire manger par les Etats-Unis et la Chine. C'est le maître-mot pour Patrick Pouyanné, à la tête de TotalEnergies, à propos du cloud. Il appelle à la création d'un véritable cloud européen afin de ne plus être confronté à un dilemme forcé entre les hyperscalers américains et chinois. Une situation qui a poussé l'industriel à choisir une stratégie d'hébergement on-premise pour les données sensibles. 

Patrick Pouyanné
Patrick Pouyanné

"Il faut un cloud européen", a lâché Patrick Pouyanné, patron de TotalEnergies, lors du sommet d'ouverture du Forum InCyber qui se tient actuellement à Lille jusqu'au 3 avril. Impossible pour lui de penser la souveraineté à l'échelle de chaque Etat : "on essaye de faire un cloud français mais aucune entreprise ne l'adopte !".

Aucun champion européen

"Le vrai problème est que nous n'avons pas de champion européen", a-t-il poursuivi. En l'absence d'une véritable alternative européenne, "j'ai le choix entre Amazon et Microsoft et je ne suis pas très à l'aise de mettre mes données dans tout ça". Rappelons que le trio de tête des hyperscalers américains – Amazon Web Services, Google Cloud Platform et Microsoft Azure – capte la grande majorité des parts de marché européen, pour ne pas dire la quasi-totalité.

En effet, selon une étude du Synergy Research Group, ces trois fournisseurs représentaient ensemble 72 % des dépenses en services cloud en Europe en 2022. Les offres européennes sont très loin derrière. A titre d'exemple, des entreprises comme Deutsche Telekom et SAP ne détiennent chacune qu'environ 2% du marché européen.

Protéger les données stratégiques

Dans ce cadre, TotalEnergies a fait le choix d'un cloud hybride, soit une infrastructure qui combine plusieurs environnements cloud. "Une partie de nos données reste dans des clouds propriétaires", détaille le directeur général. En effet, "il se trouve que l'on dépense chaque année à peu près un milliard de dollars pour acheter des données sismiques et de géophysiques à travers le monde (...) Il était hors de question que je mette ces données dans un cloud américain", poursuit-il. "La guerre économique existe !", déclare-t-il.

L'unique solution pour pallier cette situation : le développement d'un cloud européen. "Si j'avais un cloud européen, j'aurais moins peur de pouvoir faire cela [mettre des données sensibles dans le cloud, ndlr)]", admet-il. Or, actuellement, les tentatives de création d'un cloud à l'échelle de l'Union européenne sont loin d'être fructueuses. A l'origine de sa création, l'initiative franco-allemande Gaia-X poursuivait cette ambition. Les 331 membres de l'association désormais internationale ont réussi à s'accorder sur quatre niveaux de labels, à l'image du schéma européen de certification cloud (EUCS) sur lequel les Etats membres s'écharpent. Nous sommes néanmoins loin d'un véritable cloud européen.

En France, les entreprises s'organisent également et les obtentions du visa de sécurité SecNumCloud, délivré par l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (Anssi) se multiplient. Pour rappel, ce label est un gage de robustesse et de sécurisation pour l'hébergement des données sensibles ou stratégiques.

Les hyperscalers intéressés par SecNumCloud

Sans grande surprise, les sociétés américaines ont flairé l'opportunité de proposer leurs services à des industriels opérant dans des secteurs sensibles et/ou hautement réglementés, ainsi que certains secteurs publics, tels que la défense. Google s'est ainsi associé à Thales dans le cadre d'une co-entreprise baptisée "S3NS" dont la qualification est en cours et devra arriver à l'été 2025. De son côté, Microsoft s'est associé à Orange et Capgemini avec "Bleu" pour distribuer les services de l'hyperscaler dans un cadre ultra-sécurisé. "Même le cloud souverain français, tel que Bleu à la fin c'est du Microsoft", a rétorqué Patrick Pouyanné.

Or, d'après le patron du géant de l'énergie, l'unique solution pour avoir un champion à l'échelle de l'Union est de créer un régulateur unique. "Si on continue de penser la souveraineté par pays, je vais vous dire 'on est tous petits' et face au bloc américain et chinois, on aura beaucoup de mal", analyse-t-il. Ce qui vaut pour le cloud vaut également pour la régulation de la sécurité informatique. En effet, il alerte sur le risque d'une application fragmentée de la directive NIS 2, rappelant que TotalEnergies y est soumis et est présent au sein des 27 Etatst membres.

"En vérité, à la fin, nous allons avoir le choix entre des outils chinois et des outils américains. Bon, je sais où j'irais mais il n'empêche que ce n'est pas satisfaisant à un moment où on parle de souveraineté", conclut-il.

Le choix d'un fournisseur de cloud par les industriels français est régulièrement commenté. Ce fut le cas avec EDF qui avait annoncé en février 2024 avoir choisi AWS pour gérer une partie de son système d'information consacré aux pièces de son parc nucléaire. Il avait, à cette occasion, précisé que "les données confidentielles sur les centrales nucléaires" ne seraient pas hébergées sur le cloud mais "restent dans des bases protégées".

Un appel à renforcer la souveraineté européenne

La crainte est que les autorités américaines puissent accéder à des données stratégiques grâce aux lois extraterritoriales américaines qui, sous certaines conditions, leur permettent d'exiger l'accès aux informations hébergées dans un data center quelle que soit sa localisation dans le monde s'il est opéré par une entreprise de nationalité américaine. Le contexte de fortes tensions géopolitiques a relancé ces craintes.

Une centaine d'entreprises, dont Dassault Systèmes et Airbus, ont signé une lettre ouverte en mars dernier pour appeler à un renforcement de la souveraineté technologique européenne. Ils appelaient en particulier à l'adoption "d'une politique d'achat européen" dans les appels d'offres afin de stimuler la demande et d'encourager les entreprises à investir. "L'objectif n'est pas d'exclure les acteurs non européens, mais de créer un espace où les fournisseurs européens peuvent légitimement rivaliser", expliquaient les signataires.

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