Entretien

"J'aime la concurrence dans les semi-conducteurs, cela nous rend meilleurs", Renée James, Ampere

Rencontrée lors de son dernier passage à Paris, Renée James, fondatrice et CEO d'Ampere Computing (après une longue carrière chez Intel dont elle fut présidente) est revenue pour L'Usine Digitale sur les enjeux de l'IA, la durabilité dans les data centers et la stratégie de l'entreprise pour y imposer ses CPU sur base ARM. A l'heure où les rumeurs vont bon train concernant un éventuel rachat, cet entretien exclusif est l'occasion de percer le mystère qui entoure cette pépite des semi-conducteurs.

Renée James CEO Ampere
Renée James CEO Ampere

L'Usine Digitale : Vous avez fait de la durabilité et de l’efficacité énergétique une mission personnelle au sein d'Ampere. Comment percevez-vous la montée en puissance des data centers gourmands en énergie ?

Renée James : Je suis ravie de voir un tel engouement pour l’IA, car cela signifie une forte demande en capacité de calcul. C’est enthousiasmant. En même temps, c’est aussi un défi énergétique, particulièrement en Europe, où les data centers existants sont souvent situés dans des villes où le réseau électrique est déjà saturé. Nos produits sont justement conçus pour ces environnements, permettant des performances élevées sans exiger davantage d’énergie.

Nous allons dans la bonne direction, mais il faut réfléchir à la manière d’y parvenir. C’est un peu comme prendre un train : c’est bien, mais mieux vaut un train électrique qu’un train à charbon. En d’autres termes, le moteur que nous utilisons aujourd’hui consomme trop d’énergie. Il faut donc repenser le moteur adapté à la tâche.

Si l’on considère le silicium comme le moteur des logiciels, aujourd’hui nous entraînons les modèles en utilisant des moteurs graphiques dont on désactive la partie graphique pour ne garder que les capacités mathématiques. À long terme, ce que nous défendons chez Ampere, c’est la création de moteurs très efficaces pour rendre l'IA accessible à tous, y compris sur les appareils individuels comme les ordinateurs portables, mais aussi pour les fournisseurs de data centers. Ces derniers disposent d’un certain volume d’énergie et ne peuvent pas en obtenir davantage. Notre rôle est de leur proposer des solutions qui offrent plus de performances dans cet espace énergétique restreint.

Que pensez-vous de l’intérêt croissant des grandes entreprises technologiques pour les petits réacteurs nucléaires modulaires ? Est-ce réaliste à court ou à long terme ?

C'est une option intéressante, mais complexe. Les réacteurs nucléaires nécessitent des années de développement et de validation réglementaire. Ce n’est donc pas une solution immédiate. La réponse se situera probablement dans une combinaison d’options pour répondre aux différents besoins du marché.

Par exemple, pour l'entraînement des modèles, nous avons besoin de beaucoup d'énergie. Cela peut donc être une très bonne solution réaliste pour l'inférence ou l'IA distribuée. Ce n'est probablement pas une bonne chose à long terme. Et cela ne fonctionne pas pour 50% des activités informatiques, car les entreprises ne vont pas installer des réacteurs nucléaires à côté de leurs centres de données, sans compter les très nombreuses entreprises qui gèrent encore leurs données dans leur propre centre de données.

L’IA est au cœur de toutes les discussions. Comment cela influence-t-il votre stratégie produit ?

Les accélérateurs comme les GPU attirent beaucoup d’attention car ils répondent à des besoins immédiats. Mais à long terme, la véritable solution réside dans des produits intégrant directement ces capacités, car cela offre de meilleures performances et une consommation énergétique moindre. Notre CPU Ampere One en est la preuve : il allie performance exceptionnelle et efficacité énergétique.

Justement, vous avez lancé Ampere One en mai dernier à l'occasion de la mise à jour annuelle de votre feuille de route. Ce devrait être une puce impressionnante. Qu'est-ce qui est le plus excitant pour vous à ce sujet ?

Plusieurs choses sont très excitantes. Quand vous démarrez une entreprise, vous avez une vision de tout ce qui est possible. Mais dans le domaine du hardware, vous ne pouvez pas construire votre vision infinie dès le premier jour. Cela prend du temps. Ampere One est le produit que je voulais construire le jour où j'ai commencé. Maintenant, cela fait sept ans. Il a des capacités et des fonctionnalités que nous voulions construire, s'avère très efficace en termes de consommation d'énergie, et les performances sont incroyables. Je pense que c'est devenu la preuve exacte de la stratégie de l'entreprise.

Avez-vous déjà des clients ?

Oui, c'est déjà en service et plusieurs de nos clients l'utilisent. Uber a, par exemple, été assez transparent à ce sujet. Pour des clients comme ceux-là, il s'agit plus d'efficacité de recherche et de débit pour leurs applications. Souvenez-vous, vous ne construisez du matériel que pour faire fonctionner des logiciels et vous devez prendre en compte un certain nombre de critères, incluant l'efficacité en matière de consommation d'énergie, le contrôle des coûts, etc.

Vous souhaitez devenir un acteur majeur des CPU pour serveurs. Dans le même temps, les hyperscalers cherchent à fabriquer leurs propres puces. Comment gérez-vous cette montée en puissance de leur part ?

Je sais que c'est une phase. Nous pensons tous que fabriquer des puces s'avère très difficile. Nous misons sur notre expérience. Si nous sommes meilleurs, ils utiliseront nos processeurs. J'aime la concurrence dans les semi-conducteurs. Cela vous rend meilleurs. Et puis, nous avons aussi des clients qui ne fabriquent pas leurs propres puces, c'est le cas d'Oracle.

Si l'on revient un instant sur l'architecture, pensez-vous qu'ARM finira par complètement dominer le marché des serveurs ou existe-t-il une chance que le x86 survive ?

Je ne connais pas la réponse à cette question. Je pensais connaître la réponse il y a six mois.

Quelle était votre réponse il y a six mois ?

Je vois ce que Nvidia fait avec ARM. Il y a plus de développeurs ARM dans le monde que tout autre type d'architecture parce que les téléphones, les objets connectés, l'automobile, l'embarqué et l'edge, tout cela est signé ARM. Et quand tous ces développeurs voient un nouveau marché, ils s'enthousiasment. Et si l'IA se développe sur ARM et qu'ils voient que les processeurs ARM sous-tend cela, il y aura un mouvement vers cela. La question de l'ARM dans les PC est plus incertaine, celle dans les serveurs n'est pas une question. Le x86 continuera d'exister pendant longtemps encore en raison du software. Mais cet héritage n'est pas aussi fort dans les serveurs que dans les PC, où il y a les jeux. C'est vraiment aux fournisseurs x86 de suivre le rythme.

Un mot sur votre partenariat avec Qualcomm autour de l'intelligence artificielle ?

Il n'y a pas de GPU sans CPU, car on ne peut pas faire fonctionner un ordinateur sans CPU. Nous nous sommes donc associés à Qualcomm pour que leur accélérateur soit optimisé et fonctionne avec nos CPU Aurora qui intègrent l'IA. Nous avons beaucoup de partenaires dans l'IA et cela ne s'arrête pas à Qualcomm. Ici, il s'agit vraiment de faire en sorte que nos deux produits fonctionnent bien ensemble.

Ne pensez-vous pas qu'à l'avenir, Qualcomm pourrait concurrencer votre entreprise, notamment depuis qu'ils ont fait l'acquisition de la start-up Nuvia ?

Certes, il y a eu cette acquisition. Mais ensuite, ils ont réaffecté cette équipe aux PC, d'après ce que j'ai compris. N'importe qui pourrait nous concurrencer. Si c'était facile, il y aurait eu plus de deux entreprises de CPU au cours des 55 dernières années, et la mienne est la seule nouvelle entreprise en 45 ans. Les personnes qui travaillent chez SpaceX viennent de la Nasa, de Lockheed Martin, d'entreprises spatiales, de ce type d'entreprises construisant des avions, des fusées. Ce sont des métiers basés sur l'apprentissage parce que c'est une fabrication complexe. C'est la même chose chez Ampere.

J'étais responsable de l'ingénierie logicielle chez Intel, j'ai un long historique dans ce domaine. La raison pour laquelle je suis très concentrée sur le logiciel n'est pas seulement parce que j'en étais responsable, mais parce que je sais que c'est ainsi que l'on construit le meilleur matériel : en comprenant ce que les développeurs essaient d'accomplir, puis en fabriquant quelque chose qui les aide à mieux faire leur travail. Ampere se focalise énormément là-dessus.

Des rumeurs parlent d’une introduction en bourse ou d’un rachat. Quelle est l'option la plus probable ?

Nous avons déposé un dossier pour une IPO, donc je ne peux pas en dire davantage. Certes, il n'y a pas beaucoup d'entreprises de CPU qui se sont lancées au cours des dernières années, je le sais depuis le temps que je suis dans cette industrie. Quand j'ai démarré l'entreprise, tout le monde me disait que j'allais échouer. Aujourd'hui, nous prouvons que notre vision était la bonne.

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