L'Usine Digitale : Les constructeurs de centres de données sont obligés de concevoir des sites plus sobres et durables sur le plan énergétique, mais toujours plus performants. Leurs exigences motivent-elles vos innovations ou êtes-vous force de proposition en leur apportant des technologies auxquelles ils n’ont même pas songé ?
Marc Garner : Le processus fonctionne vraiment dans les deux sens. Ce qui domine prioritairement, ce sont les contraintes de la localisation géographique. Nos clients peuvent en effet venir avec un besoin de solution très spécifique pour l’endroit choisi, avec des standards différents, des nuisances extérieures à réduire au maximum… D’un data center à l’autre, qu’ils soient dans une zone isolée ou plus urbaine, très peu de technologies seront exactement identiques.
Il peut y avoir un vrai challenge, pour les équipes de Schneider Electric, à créer une solution strictement adaptée aux enjeux environnementaux de cette implantation. Par ailleurs, notre groupe investit chaque année 5% de son chiffre d’affaires en R&D. Nous sommes donc parallèlement dans cette démarche constante de concevoir, développer et faire évoluer des produits susceptibles d’apporter une plus grande efficacité énergétique, d’innover pour nos clients et de nous différencier sur le marché.
Nous veillons donc à la très étroite collaboration entre les équipes d’ingénieurs et nos ateliers de production. Même si nous disposons d’un portefeuille de solutions standard, nous devrons toujours nous confronter à travers nos clients à une manière légèrement différente de penser et construire qui nous mettent au défi.
Vous installez des solutions pour des data centers bâtis pour au moins deux décennies, mais les technologies progressent très vite. Comment intégrez-vous leur adaptabilité, si les normes et obligations locales changent ?
La création d’un nouveau produit, son lancement, sa généralisation prennent beaucoup de temps. Travailler avec chaque client, entendre ses attentes, contribue à élever les approches et l’expertise de nos équipes. Nous analysons ainsi tout ce qui est requis dans cette industrie des data centers en Amérique du Nord par rapport aux obligations standard en Europe, en Asie, dans le Pacifique…
Mon rôle est de favoriser le développement de solutions pouvant couvrir le besoin le plus large. Mais comme beaucoup d’exigences sur l’infrastructure initiale d’un centre de données émergent en Amérique du Nord, nous nous attachons à comprendre où les opérateurs américains veulent amener le futur design afin d’anticiper leur application en Europe. C’est l’une des composantes-clés de notre engagement vis-à-vis de nos clients.
Avec Stack, par exemple, pour ses data centers italiens (cf. image ci-dessous), nous avons passé beaucoup de temps à évoquer les produits, leurs évolutions possibles… Le client s’implique beaucoup pour exprimer son point de vue et c’est un moteur pour notre recherche-développement. Dans ce processus, nous lui suggérons des idées, des innovations, afin de déterminer s’il serait prêt à les déployer. Si la réponse est oui, nous étudions ensuite comment elles pourraient potentiellement être validées par le marché…

Le choix de système de refroidissement contribue fortement à la performance énergétique et la réduction de l’impact écologique du data center. Y-a-t-il d’autres défis techniques à relever ?
La haute densité des racks va nécessiter de nombreux changements sur les infrastructures existantes, une énorme quantité d’installations et de centres ayant été construits voici une quinzaine d’années. Une modernisation s’impose pour les mettre au niveau d’une efficacité opérationnelle à la hauteur des besoins actuels. Mais il nous faut de plus en plus nous inscrire aussi dans une logique d’économie circulaire. Enlever des produits installés pour les remplacer par d’autres ne relève pas de la démarche la plus durable.
Il faut considérer le coût de la propriété du produit mais surtout son coût total en termes de durabilité. Ce défi me paraît particulièrement sensible dans les petits centres de données plus que dans les grands qui disposent d’une organisation et de moyens de mise à niveau. Que ce soit sur l’infrastructure ou sur le système UPS, les différences d’efficience énergétique ou d’émissions de CO2 peuvent être énormes… Certains problèmes sont liés également à des conceptions et des comportements hérités du passé. Les technologies existent pour les améliorer, chez Schneider Electric ou nos concurrents. Les accords de niveau de service mis en place avec nos clients visent à cette plus grande efficacité opérationnelle.
Craignez-vous que l’accélération des besoins de stockage et d’utilisation des données aille plus vite que l’évolution des technologies qui permettront de les traiter ?
Je suis optimiste par nature. La production de CO2 est due à l’énergie et 60% de l’énergie actuellement produite est gaspillée. C'est l'une des statistiques majeures dont nous disposons. Si, grâce aux technologies disponibles, une entreprise pouvait sauver 60% de sa consommation d'énergie, aurait-elle encore un problème d’approvisionnement énergétique ? Je pense que, dans la plupart des environnements industriels, il n’y en aurait probablement plus, du moins à court terme.
La réduction de la consommation d’énergie peut être résolue en adoptant les technologies existantes ou de nouvelles technologies, des systèmes alternatifs ou en adaptant nos comportements et pratiques… Chaque réduction libère de l'énergie pour soutenir le boom des données et la croissance des data centers. L'industrie devient de plus en plus automatisée, avec plus de robotique et de technologies dans les processus de fabrication. Tout cela génère plus de données, ce qui stimule l'industrie des centres de données qui, à son tour, stimule l'application industrielle. On obtient ainsi un effet vertueux d’expansion économique qui se soutient mutuellement.
Nous assistons à un grand débat en Europe sur l’énergie avec certaines dissensions, notamment entre la France et l’Allemagne… En quoi le mix énergétique adopté par chaque pays pèse-t-il sur les choix effectués dans l’implantation de data centers ?
Nous voyons comment les centres de données se sont positionnés sur de grandes métropoles, Francfort, Londres, Amsterdam, Paris, Dublin… et comment d’autres marchés émergent. Le marché italien va exploser dans les deux prochaines années, le marché espagnol aussi…
Les opérateurs regardent les besoins dans chaque pays mais aussi les facilités d’accès à l’énergie, les développements engagés sur les ressources énergétiques renouvelables… Ils étudient le niveau de dépendance, la fiabilité de l’approvisionnement énergétique, son caractère écologique… Cela dépasse le cadre de la seule empreinte carbone et s’avère déterminant dans le choix d’une localisation. Dans toute l’Europe, la capacité à gérer l’explosion des besoins de données devient un défi pour chaque pays et les pratiques changent. Combien de centres pourront-ils encore être réalisés à Paris, à Francfort ?
Les constructeurs de data centers chercheront à bâtir dans les endroits les plus économiques sur le plan foncier et où la fiabilité et la constance d’une disponibilité d’énergie verte à l’avenir leur sera garantie. Nous pourrions donc assister à l’émergence d’une cartographie des data centers différente d’aujourd’hui. En fonction de la stratégie de mix énergétique adoptée par chaque pays, certains marchés pourraient s’accélérer plus rapidement que prévu…


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