Décryptage

La souveraineté au coeur de VivaTech : entre discours volontaristes et dépendances persistantes

A VivaTech 2025, la souveraineté a occupé une place centrale dans les discours et les annonces. Start-up et grandes entreprises ont mis en avant des initiatives pour renforcer le contrôle européen sur les données, les technologies et les infrastructures. Dans le même temps, la présence remarquée de Nvidia a rappelé la persistance de fortes dépendances aux acteurs étrangers. Derrière l'invocation de la souveraineté, c'est une forme d'autonomie stratégique et pragmatique qui semble se dessiner. 

VivaTech
Jensen Huang, CEO de Nvidia, et trois autres personnes sur scène à Vivatech.

La souveraineté technologique était sur toutes les lèvres à VivaTech 2025, qui s'est tenu du 11 au 14 juin à Paris Expo Porte de Versailles. Dans les discours comme sur les stands des grands groupes et des start-up, les appels à "reprendre le contrôle" sur nos technologies, nos données, nos infrastructures ont jalonné l'événement créé en 2016. 

L'omniprésence de Nvidia

Mais, derrière cette rhétorique se dessine un paysage encore largement façonné par des dépendances structurelles aux technologies américaines ou chinoises. L'omniprésence de Nvidia, dont la "GPU Technology Conference" avait lieu pour la première fois à Paris en parallèle de VivaTech, en a été un puissant révélateur. 

Au coeur du discours de l'entreprise américaine : l'intelligence artificielle souveraine. Comme l'explique L'Usine Digitale, le roi des GPU ne se satisfait plus d'être le fournisseur des systèmes d'IA de rigueur des géants du cloud. L'occasion pour Nvidia de mettre en avant ses "AI Factories" et ses modèles d’IA dans des microservices containerisés NIMs, lancés il y a plus d’un an. Son objectif est clair : séduire les fournisseurs de cloud régionaux, les centres de calcul intensifs pour la recherche, et les data centers en propre des grandes entreprises.

L'Europe en quête de souveraineté technologique

Le plan de Nvidia n'arrive pas à un moment anodin. L'Europe cherche désespérément à renforcer sa souveraineté dans un contexte de guerre commerciale avec les Etats-Unis. Dans cette dynamique, le concept de souveraineté – qui est particulièrement flou – est à la fois un levier politique et un discours marketing. Nvidia s'y engouffre avec habileté. Le cas de Mistral AI illustre parfaitement cette ambivalence. Fleuron tricolore de l'intelligence artificielle générative, souvent présenté comme une alternative à OpenAI, Mistral a annoncé un partenariat stratégique avec Nvidia pour bâtir une infrastructure d'IA, hébergée et opérée en Europe, alimentée par 18 000 puces GPU GB200. 

Sur scène, aux côtés de Jensen Huang, CEO de Nvidia, et du président Emmanuel Macron, Arthur Mensch, à la tête de Mistral AI, a défendu le rêve d'un champion technologique européen, tout en soulignant que la souveraineté ne pourra pas se construire en opposition frontale. Autrement dit, même une IA "européenne" n’échappe pas à une infrastructure profondément américaine. 

L'UE n'investit pas assez dans les puces

Le plan de la Commission européenne, matérialisé dans le Chips Act, ne suffira pas à renverser cette tendance. "Il est très improbable que l’UE atteigne son objectif de 20% du marché mondial des microprocesseurs à l’horizon 2030", avait estimé la Cour des Comptes européenne (CCE) dans un rapport publié le 28 avril dernier. Malgré des efforts "raisonnables", il persiste "un fossé entre l'ambition affichée et les avancées réelles".

Le coeur du problème : le manque d'investissements conséquents. "À titre de comparaison, les géants de l’industrie mondiale ont prévu un budget de 405 milliards d’euros d’investissements sur trois ans (de 2020 à 2023), ce qui rend toute relative la force de frappe financière du Chips Act [86 milliards d’euros d’investissements publics et privés prévus dans le Chips Act, ndlr]", s'inquiétait la CCE. 

La souveraineté, une opportunité pour les acteurs français du cloud

Les fournisseurs français de cloud voient également dans la recherche de souveraineté une opportunité de s'imposer face aux hyperscalers américains. Scaleway et OVHcloud ont dévoilé une série d'annonces à l'occasion de VivaTech. La filiale dédiée aux activités cloud du groupe Iliad, a présenté deux partenariats, l'un avec France Télévisions, l'autre avec GENCI (opérateur public dédié au calcul intensif) et le CNRS.

De son côté, l'entreprise roubaisienne a officialisé un partenariat stratégique avec Equans Digital, l'entité numérique du groupe d'Equans (groupe Bouygues), autour de la solution "On-Prem Cloud Platform" (OPCP). Il s'agit d'une infrastructure souveraine et sécurisée, installée directement chez les clients. 

OVHcloud apporte son expertise technologique, tandis qu’Equans Digital se charge de l’intégration, du déploiement et de la maintenance sur site. Destinée en priorité aux secteurs critiques –  industrie, collectivités territoriales et santé –  la solution garantit faible latence, haute disponibilité et conformité réglementaire.

Ces nouvelles offres répondent notamment à l'appel du gouvernement qui a relancé le vaste chantier du cloud souverain. "Nous avons raté le virage du cloud souverain européen", a lâché le président Emmanuel Macron, lors du traditionnel bain de foule à VivaTech. Interrogé sur l'offre de régionalisation des données d'Amazon Web Services (AWS), il répond : "c'est un cloud demi-souverain". 

Les hyperscalers se lancent à leur tour dans le souverain

Microsoft propose une offre similaire, baptisée "EU Data Boundary". Pour répondre à la demande croissante de souveraineté, le géant américain vient de présenter un nouveau portefeuille de solutions. Il est composé de trois volets. Le premier est le "Sovereign Public Cloud". Disponible dans toutes les régions de centres de données européens, cette solution garantit que les données restent en Europe, sous législation européenne, avec un chiffrement sous contrôle du client et un accès limité à du personnel local. Elle ne nécessite pas de migration des charges de travail.

La "Sovereign Private Cloud" est construite sur Azure Local. Elle permet de déployer des services Microsoft (y compris Microsoft 365 Local) directement dans les datacenters des clients, pour des environnements critiques ou déconnectés. Enfin, les "National Partner Clouds" : en France avec Bleu (joint-venture Orange/Capgemini) et en Allemagne avec Delos Cloud (SAP), Microsoft propose des offres opérées localement, conçues pour répondre aux exigences des secteurs publics nationaux.

Microsoft prévoit également un label de spécialisation “Sovereign Cloud” pour ses partenaires dans le cadre du Microsoft AI Cloud Partner Program. Parmi les premiers partenaires : Capgemini, Orange, Dell, Atos, IBM ou encore Vodafone.

HPE voit le cloud hybride comme une évidence

Les acteurs du cloud public ne sont pas les seuls à vouloir surfer sur cette vague de souveraineté pour prendre des parts de marché. Hewlett-Packard Enterprise, acteur historique du data center et des supercalculateurs, y voit une opportunité grâce à ses solutions de cloud hybride. Fort de ses rapports avec les agences gouvernementales européennes (aussi bien au niveau de la recherche et du civil que de la défense), il propose une vision assez proche de celle de Nvidia, dont il est par ailleurs un partenaire privilégié. L'idéal est que chacun se dote de ses propres centres de calcul dédiés à l'IA, garantissant ainsi la souveraineté.

"Ce n'est pas un sujet nouveau pour nous, c'est déjà une composante des systèmes que nous avons construit en Europe depuis dix ans", souligne Nigel Page, CTO de HPE pour l'Europe de l'Ouest et du Nord, auprès de L'Usine Digitale. Son expérience auprès de clients d'industries réglementées, comme le milieu bancaire ou la santé, lui donne un avantage, de même que les déboires d'Eviden. C'est sur la base de cette expertise qu'il compte lancer une solution souveraine dédiée.

Quand on lui oppose le fait que HPE est elle aussi une entreprise américaine, Nigel Page se montre pragmatique : "Il y a une ambiguité liée au fait qu'il n'est pas possible aujourd'hui d'avoir une solution technologique 100% européenne". Pas de GPU européen, en effet. "Ce que nous pouvons faire, c'est mitiger ces aspects à l'aide de contrôles et de solutions air gapped, qui déconnectent les systèmes au besoin", reprend le CTO.

"Et il y a surtout deux autres aspects clés : le premier ce sont les données, sur lesquelles il faut garder le contrôle. Le second c'est l'opérationnel, qui est le plus disruptif pour moi car d'un point de vue IT, nous nous reposons habituellement sur des ressources offshore ou near shore. Mais une solution souveraine implique des ressources locales, ce qui veut dire qu'il faut investir dans les talents. A mon sens, c'est le vrai challenge aujourd'hui."

Le souverain, selon SecNumCloud

Mais se dire souverain ne suffit pas à l’être. En France, c'est le visa de sécurité "SecNumCloud", délivré par l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, qui fait foi en la matière. Or, cette qualification n'interdit pas aux fournisseurs de cloud de recourir à des technologies étrangères (a contrario, aucune entreprise ne pourrait recevoir le visa). En revanche, il leur impose d'être autonomes dans le fonctionnement, l'administration, la maintenance et la sécurité de la solution. 

De plus, pour être qualifiés, les prestataires doivent avoir leur siège et activités principales en Europe et ne pas être contrôlés par des entités non-européennes (aucune entreprise hors d'Europe ne peut détenir plus de 25% du capital ou des droits de vote de l'opérateur). 

Vers une autonomie stratégique

Ainsi, la décision d'attribuer ou non le visa de sécurité aux offres hybrides, S3NS (Thales et Google Cloud) et Bleu, aura des conséquences majeures. Elle pourrait notamment permettre de mieux cerner le concept de souveraineté technologique, ou plutôt "d'autonomie stratégique", d'après les dires de Guillaume Poupard, ancien directeur général de l'Anssi et nouveau président du Conseil national de l'IA et du numérique (CIAN).

"La question n’est certainement pas de tourner le dos au progrès ni d’entrer dans une logique protectionniste de courte vue mais bien de rechercher une autonomie stratégique lucide, pragmatique mais ambitieuse, s'appuyant sur un écosystème industriel dynamique", écrivait-il en septembre 2024, dans un post adressé au futur ministre du numérique. 

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