Comment le ministère des Armées a su s'emparer de l'IA générative avec brio

Le ministère des Armées, par le biais de son Secrétariat général pour l’administration, a déployé fin 2024 une plateforme d'intelligence artificielle générative destiné à plus de 60 000 utilisateurs. Développée et hébergée en interne, elle beaucoup évolué depuis six mois et sera "méconnaissable d'ici la fin de l'année", d'après le directeur du projet et patron du centre d’expertise données et IA du ministère des armées, Guillaume Vimont. Il détaille pour L'Usine Digitale la recette de ce succès.

Guillaume Vimont
Guillaume Vimont, responsable du centre d’expertise données et IA du ministère des armées.

2025 est l’année du déploiement à grande échelle de l’intelligence artificielle générative au sein des entreprises, et ce dans tous les secteurs, du monde de la finance à celui de la santé en passant par l’industrie et le retail. La défense n’est pas en reste, y compris en France. Elle est même en avance.

La plateforme GenIAl.intradef (prononcé "génial"), développée par le centre d’expertise données et IA du Secrétariat général pour l’administration (au sein du ministère des Armées) a été ouverte aux utilisateurs fin 2024.

60 000 utilisateurs

"Le déploiement a été rapide notamment car nous avions déjà fédéré des acteurs autour du projet en amont. Nous avions communiqué en interne et beaucoup de personnes attendaient son ouverture pour pouvoir l’utiliser dans leur quotidien", explique Guillaume Vimont, responsable du centre et directeur du projet. La base utilisateur : les 60 000 membres de l’administration et de l’Etat-major.

Si ce premier déploiement s’est fait sans encombre, il n’était qu’un début. "Au lancement il y avait trois briques : un agent conversationnel, un outil de traduction et une fonctionnalité de synthèse de documents", détaille Guillaume Vimont. "Nous avons pu rapidement ajouter de nouvelles briques à la plateforme car nous avions déjà les capacités computationnelles nécessaires."

Une évolution rapide

Deux fonctionnalités sont donc arrivées début 2025 pour aider à la réalisation de tâches métiers : une pour l’OCR, notamment pour les documents qui n’étaient pas informatisés, et une fonction transcription pour les enregistrements.

Deux autres ont été ajoutées ces dernières semaines. La première permet de faire de la génération d’images, tandis que la seconde est une bibliothèque dans laquelle les utilisateurs peuvent créer des bases de connaissances de façon collaborative. Utiles aux humains bien sûr, mais aussi potentiellement pour améliorer les réponses du chatbot en faisant du RAG (retrieval-augmented generation).

Enfin, d’autres briques sont prévues dans les mois qui viennent, notamment pour la génération de texte, la génération d’audio à partir d’un texte (text-to-speech), la reformulation de texte, et la reformatage de documents.

La multimodalité, grand enjeu en 2025

"Nous avons intégré récemment des modèles multimodaux dans notre agent conversationnel qui permettent aux utilisateurs de travailler avec du texte et de l’image. C’est à l’état de l’art par rapport à ce qui est proposé ailleurs," s’enorgueillis Guillaume Vimont. "Le multimodal est l’un des gros sujets 2025, nous comptons rajouter la vidéo et l’audio d’ici la fin de l’année."

En parallèle, une API sera mise en place pour que les différentes directions métier puissent intégrer ces capacités pour automatiser certaines tâches ou traitements.

Modèles en constante évolution

Qui des modèles, justement ? Le directeur du centre d’expertise ne souhaite pas communiquer sur un modèle en particulier, mais précise avoir des critères de sélection stricts.

"Il est essentiel pour nous de garder une certaine maîtrise sur les modèles. Nous travaillons beaucoup avec des modèles issus de l’open source que nous spécialisons en interne pour qu’ils soient efficaces pour nos besoins. Il faut aussi qu’ils soient performants et à l’état de l’art, c’est-à-dire avec des tailles de contexte relativement grandes, de la multimodalité, etcetera."

Les modèles ont déjà beaucoup évolué depuis le démarrage du projet, et l’équipe reste à l’affût des dernières innovations. "Si demain un super modèle arrive on essaiera de l’intégrer le plus vite possible, typiquement en quelques jours."

Le développement de la plateforme est effectué entièrement en interne par une dizaine de personnes au sein du centre d’expertise données et IA, tandis que l’optimisation et la spécialisation des modèles mobilise trois à quatre personnes. "L’équipe n’est pas énorme mais elle suffit car on capitalise sur l’open source", souligne Guillaume Vimont.

Cela ne se fait évidemment pas aux dépens de la sécurité. "Nous intégrons une logique de DevSecOps, et nous avons évidemment fait homologuer la plateforme par le ComCyber, donc nous avons la garantie qu’elle est sécurisée. Et puis c’est un produit qui reste vivant, il y a de nouvelles lignes de code qui sont générées tous les jours et les vérifications qui vont avec, donc si une faille est détectée nous pouvons réagir très rapidement."

Une infrastructure de calcul à l’état de l’art

La plateforme elle-même est aussi hébergée en interne, dans les infrastructures du ministère des Armées. "GenIAI.intradef tourne sur nos propres GPU et les données sont stockées chez nous, avec une maîtrise complète du réseau. C’est une vraie force pour nous d’avoir ces capacités en propre, et c’est ce qui a rendu possible le déploiement de ces services auprès de nos équipes. On aurait eu des difficultés avec les données si nous avions des fournisseurs externes, ce qui nous aurait forcé à réduire le champ d’application."

Les données sont un point déterminant car l’IA générative en nécessite de grandes quantités et en génère d’autant plus. "Nous utilisons ElasticSearch, qui est une pile logicielle avec laquelle nous avions des expériences précédentes, ce qui nous a permi d’aborder sereinement cette partie données."

Le maintien à niveau de l’infrastructure est par ailleurs déjà anticipé pour s’assurer que GenIAI.intradef disposera des ressources dont elle a besoin à l’avenir. "C’est une infrastructure très moderne car livrée récemment, avec les derniers GPU et du stockage à l’état de l’art, mais on sait que son espérance de vie est limitée, que les nouvelles générations de GPU arrivent et qu’il sera essentiel de pouvoir s’en emparer. Donc l’évolution est prévue et se fera en adéquation avec les besoins de la plateforme."

Une approche fonctionnelle à contre-courant

Alors que la sagesse populaire recommande de réfléchir à des cas d’usage précis avant de déployer une technologie – pour éviter qu’elle soit inadaptée aux besoins des utilisateurs – GenIAI.intradef a été conçue sans partir d’un besoin spécifique.

"L’objectif était d’outiller le personnel du domaine administratif et de l’Etat-major, et ensuite de voir ce qu’ils allaient en faire", révèle Guillaume Vimont. Pourquoi ce choix, qui peut paraître contre-intuitif ? "Car il est difficile d’être exhaustif sur ce que l’IA peut faire aujourd’hui, donc nous voulions laisser les métiers libres d’expérimenter pour capitaliser ensuite dessus."

Un pari gagnant. "Nous avons déjà des retours et des enseignements sur les usages qui sont faits de la plateforme." Sans surprise, on retrouve de grands classiques comme la mise au propre de texte, l’aide à la rédaction ou la synthèse de longs documents pour en extraire les points clés, mais aussi certains usages plus spécifiques, comme la lecture de cartes.

"Ce qui est important c’est que les métiers ont tous réussis à s’en emparer, des militaires du rang aux officiers en passant par les civils, et dans tous les corps d’armée." Elle cumule déjà plusieurs milliers d’utilisateurs réguliers. Les gains sont difficiles à quantifier mais Guillaume Vimont assure qu’ils sont bien là et améliorent aussi bien le temps de production que la qualité du résultat. "C’est très variable, certains gagnent une heure, d’autres des jours."

Une chose est sure : cela ne fait que commencer. "La plateforme a de longues années devant elle. Elle évolue très vite et sera méconnaissable d’ici la fin de l’année."

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