Les récriminations de Meta prouvent que l'UE a eu raison de passer l'AI Act

Meta et Spotify mettent en garde l'Union européenne contre une réglementation de l'intelligence artificielle générative qui pourrait la priver de la prochaine grande vague d'innovation, et lui faire perdre en souveraineté au passage. Des arguments peu convaincants à l'heure où d'autres réglementations similaires sont à l'étude, notamment en Californie.

Meta logo
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Meta s'est fendu le 23 août d'une tribune cosignée par son dirigeant Mark Zuckerberg et par Daniel Ek, le patron de Spotify. Ils y dénoncent l'approche européenne en matière de régulation de l'intelligence artificielle, qu'ils jugent "fragmentée" et "implémentée avec un manque de constance", ce qui freinerait l'innovation et limiterait les développeurs.

Revendiquer le droit de piller toutes les données

Meta se lamente notamment de ne pas avoir été autorisé à entraîner ses modèles d'IA générative sur les photos et vidéos partagées sur sa plateforme. "Aucune loi n'a pourtant été violée," s'étonne l'entreprise. Elle oublie de préciser qu'elle n'a pas demandé l'autorisation de ses utilisateurs, qui n'ont par ailleurs pas été informés de cet usage, ne comprennent pas sa portée potentielle et ne pouvaient pas se douter qu'il aurait lieu lorsqu'ils y ont mis leurs photos il y a parfois plus de 15 ans.

Combien d'utilisateurs autoriseraient cet usage s'ils en étaient vraiment informés ? Sans doute très peu d'entre eux, et c'est pour cela que Meta n'essaie même pas de le faire. A la place, l'entreprise met en garde sur le fait qu'elle ne pourra pas publier les prochains modèles multimodaux LLama dans l'Union européenne, puisqu'elle n'a pas été autorisée à les entraîner sur les données des européens (notez que Meta ne divulgue pas les données d'entraînement de ses modèles, et qu'ils ne sont pas donc totalement ouverts).

Un raisonnement fallacieux qui rappelle celui des bannières de cookies, devenues monnaie courante suite à l'entrée en vigueur du RGPD. Ces bannières ne sont pas obligatoires en tant que telles, elles sont juste la solution sur laquelle se sont reportés les sites web pour continuer de pister leurs utilisateurs. Elles sont la manifestation d'une industrie de "l'adtech" qui refuse de reconnaître ses torts passés et persiste dans ses pratiques envers et contre tout. Meta connaît bien la question, l'entreprise ayant été condamnée de si nombreuses fois pour des abus dans le pistage publicitaire et la mauvaise gestion des données personnelles de ses utilisateurs qu'on ne pourrait toutes les citer. Elle reproduit ici la même stratégie.

Quelle valeur ajoutée pour l'IA générative ?

Spotify est présenté par la tribune comme l'un des grands (et surtout rares) succès européens, et Daniel Ek voudrait faire croire que son investissement dans l'IA a été la clé de son succès, grâce à ses algorithmes de recommandation. En réalité, le succès de Spotify s'est construit sur le simple fait qu'il était une alternative légale et simple d'utilisation au piratage musical. On rappellera par ailleurs que les artistes n'y trouvent pas leur compte et que le business du streaming musical n'a au final pas été bénéfique à l'industrie sur le plan artistique.

Mais quel rapport avec l'IA générative, me direz-vous ? Spotify aimerait sans doute produire sa propre soupe musicale générée automatiquement sur la base de son large répertoire, évidemment sans rémunérer les artistes originaux. De quoi engranger plus de profits, sans s'embarrasser de musiciens. Une vision du futur qui ne nous enthousiasme pas vraiment.

La tribune présente plus généralement l'IA générative comme un facteur majeur de compétitivité, qui générera des milliers de milliards de dollars de valeur. Des estimations qui semblent pour le moment très optimistes. Il ne fait aucun doute que la technologie est impressionnante, mais ses applications concrètes restent limitées à date. Elle est surtout très coûteuse à utiliser et l'une des grandes questions du secteur en ce moment est de déterminer quand la "bulle" va éclater, et quels usages sont réellement pérennes et transformateurs.

L'Europe moins souveraine en ne dépendant pas des américains ?

Meta argumente que l'Europe perd en souveraineté et risque de rater le coche sur "de grands paris qui peuvent se traduire en de grandes récompenses"... parce qu'elle se priverait de ses modèles Llama en interdisant qu'ils soient entraînés sans l'accord des personnes concernées. Un raisonnement assez culotté de la part d'une entreprise américaine qui présume que toute innovation européenne se fera nécessairement sur un socle technologique qu'elle aura développé. Difficile de parler de souveraineté lorsqu'on dépend à ce point d'une puissance étrangère. La Chine en sait quelque chose.

Si Meta – tout comme Microsoft et Google – investit des dizaines de milliards de dollars dans des infrastructures de calcul spécialisées, ce n'est pas par bonté d'âme mais bien parce qu'elle pense y trouver son compte. De la même manière que ces  entreprises américaines sont devenues plus puissantes que jamais en s'imposant comme leaders du cloud. Meta est certes plus vertueux que ses petits camarades quant au fait qu'il ne commercialise pas d'offre de cloud d'infrastructure. C'est pour cela qu'il insiste bien sur le caractère ouvert de sa technologie. Mais il n'est pas désintéressé pour autant.

Le modus operandi de la Silicon Valley est désormais bien rôdé : imposer sa technologie, puis la monétiser une fois qu'on ne peut plus s'en passer. Meta va jusqu'à dire que l'open source assure que le pouvoir n'est pas concentré sur une poignée d'acteurs, mais c'est exactement ce qui se passe avec les modèles de fondation. En menaçant de ne pas publier les siens si on ne le laisse pas faire ce qu'il veut avec les données des citoyens européens, l'entreprise montre qu'elle se considère déjà en position de force par rapport aux gouvernements de l'UE.

La tribune pointe aussi du doigt l'écart entre le nombre de start-up américaines et européennes, comme si c'était un phénomène récent. Vu d'ici, on a plutôt l'impression que les start-up européennes s'en sortent mieux en 2024 qu'en 2004. Et a priori, des pépites comme Mistral AI ne s'en porteront que mieux si Meta se retire du marché unique. Autre cocasserie : les talents européens de l'IA iraient travailler hors de l'Europe... C'est sûr, nombre d'entre eux travaillent pour des entreprises américaines qui les recrutent à prix d'or. Et en particulier, Meta qui dispose d'une forte présence en France dans la recherche en IA.

L'UE n'est pas la seule à vouloir encadrer l'IA

Il est vrai qu'une réglementation trop stricte peut être un frein pour l'innovation. Néanmoins, Meta et ses pairs ne sont plus crédibles depuis longtemps quand ils prônent une "auto-régulation" qu'ils n'ont jamais pratiquée sérieusement, et encore moins quand ils arguent que les laisser faire ce qu'ils veulent aidera l'Europe à développer ses propres pépites technologiques.

La ruée vers l'or de l'IA générative, qui s'est traduite en premier lieu par un pillage éhonté de la propriété intellectuelle (aussi bien de la littérature que des arts graphiques et désormais de l'audiovisuel), prouve que cet état d'esprit de "mieux vaut demander pardon après coup que demander la permission d'abord" prévaut toujours, avec l'assurance que les sanctions ne seront jamais aussi élevées que l'enrichissement qui en aura été retiré.

Au passage, l'Union européenne n'est pas la seule à vouloir baliser ce domaine technologique. De nombreuses autres réglementations sont en projet à travers le monde. L'État de Californie planche notamment sur un projet de loi (SB 1047) pour réglementer les grands modèles d'IA, projet qui affole ces mêmes entreprises qui voudraient convaincre l'Union européenne qu'elle fait fausse route. Peut-être devraient-elles se résoudre au fait que les années fastes où elles n'avaient aucun garde fou arrivent à leur fin.

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