Les sociétés chinoises contournent les sanctions sur l'IA en utilisant des fournisseurs cloud américains

Les entreprises et universités chinoises n'ont pas dit leur dernier mot en matière d'intelligence artificielle. Elles comptent bien se procurer les dernières puces américaines en la matière et pour y parvenir, tous les coups sont permis. Y compris passer par les services des fournisseurs cloud américains, à la vue de tous.

Etats-Unis Chine
Etats-Unis Chine

Fin juillet, les États-Unis annonçaient vouloir serrer davantage la vis quant aux exportations d'équipements de fabrication de semi-conducteurs de certains pays étrangers vers les fabricants de puces chinois. La Chine ne semble toutefois pas avoir dit son dernier mot. Des entités chinoises liées à l'État utilisent ainsi les services cloud fournis par Amazon ainsi que ses concurrents pour accéder à des puces américaines avancées et à des capacités d'intelligence artificielle qu'elles ne peuvent acquérir autrement.

Un examen par Reuters de plus de 50 documents d'appel d'offres publiés au cours de l'année écoulée dans des bases de données chinoises accessibles au public a montré qu'au moins 11 entités chinoises ont cherché à accéder à des technologies ou à des services cloud américains restreints. Parmi celles-ci, quatre ont explicitement nommé Amazon Web Services (AWS) comme fournisseur de services cloud, bien qu'elles aient accédé aux services par l'intermédiaire de sociétés intermédiaires chinoises plutôt que directement depuis le fournisseur.

Tous les coups sont bons pour rester dans la course à l'IA générative

Les documents d'appel d'offres montrent ainsi l'étendue des stratégies employées par les entités chinoises pour s'assurer une puissance de calcul avancée et accéder à des modèles d'IA générative. Des manœuvres qui font suite aux restrictions d'exportations de puces IA haut de gamme vers la Chine au cours des deux dernières années.

L'une des failles exploitées ici consiste donc à s'appuyer sur des fournisseurs de cloud américains qui offrent l'accès à de telles puces ou à des modèles d'IA avancés via le cloud. Cela ne constitue en aucune manière une violation de la réglementation américaine, car seules les exportations ou les transferts d'un produit, d'un logiciel ou d'une technologie sont réglementés. Interrogé par Reuters, un porte-parole de l'activité cloud d'Amazon a affirmé : "AWS se conforme à toutes les lois américaines applicables, y compris les lois commerciales, concernant la fourniture de services AWS à l'intérieur et à l'extérieur de la Chine".

Des universités prêtes à débourser des milliers d'euros sur AWS

Les documents révèlent notamment que l'université de Shenzhen a dépensé 200 000 yuans (25 118 euros) sur un compte AWS pour avoir accès à des serveurs cloud alimentés par les puces Nvidia A100 et H100 pour un projet non spécifié. Elle a obtenu ce service via un intermédiaire, Yunda Technology Ltd Co. Ces deux puces sont interdites d'exportation vers l'empire du Milieu par les États-Unis.

De même, Zhejiang Lab, un institut de recherche développant son propre LLM, GeoGPT, a déclaré dans un document d'appel d'offres en avril qu'il avait l'intention de dépenser 184 000 yuans (23 109 euros) pour acheter des services de cloud AWS car son modèle d'IA ne pouvait pas obtenir suffisamment de puissance de calcul de la part du ponte chinois Alibaba.

La même manœuvre repérée via Microsoft

A l'instar d'AWS, Microsoft a également attiré les chercheurs chinois. En avril, l'université du Sichuan a déclaré dans un document d'appel d'offres qu'elle construisait une plateforme d'IA générative et achetait 40 millions de jetons Microsoft Azure OpenAI pour soutenir la réalisation de ce projet. Le document d'approvisionnement de l'université en mai a montré que Sichuan Province Xuedong Technology Co Ltd a fourni les jetons.

Des faits similaires ont été notés du côté de l'Institut de recherche avancée de Suzhou de l'Université des sciences et technologies de Chine (USTC) qui a déclaré dans un document d'appel d'offres en mars qu'il souhaitait louer 500 serveurs cloud, chacun alimenté par huit puces A100, dans un but non spécifié. L'appel d'offres a été exécuté par Hefei Advanced Computing Center Operation Management Co Ltd, mais le document ne mentionne pas le nom du fournisseur de services cloud.

Le gouvernement américain tente de répliquer

Conscient de cette faille existante dans le système, le gouvernement américain essaie désormais de renforcer la réglementation pour restreindre l'accès via le cloud. Une loi a été introduite au Congrès en avril pour habiliter le ministère du Commerce à réglementer l'accès à distance à la technologie américaine, mais on ne sait pas si et quand elle sera adoptée.

Le ministère du Commerce a également proposé une règle en janvier qui obligerait les services de cloud computing américains à vérifier les utilisateurs de grands modèles d'IA et à signaler aux régulateurs lorsqu'ils utilisent des services de cloud américains pour entrainer de grands modèles d'IA capables d'"activités malveillantes basées sur le cyberespace".

Si un tel durcissement des règles venait à se concrétiser, cela représenterait un manque à gagner de taille pour les fournisseurs de cloud. Rappelons qu'AWS contrôle près d'un tiers du marché mondial des infrastructures cloud, selon le cabinet d'études Canalys. En Chine, le géant est par ailleurs le sixième plus grand fournisseur de services cloud, selon le cabinet d'études IDC.

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