Décryptage

Recrutements dans l'IA : Les chassés croisés de l'été

Au jeu de "Qui a volé un chercheur en intelligence artificielle ?", les Big Tech sont les meilleurs, et de loin. Ces deux derniers mois, la course s'est accélérée et a pris un nouveau tournant alors que Meta a opté pour une stratégie directe et efficace : proposer un maximum d'argent. Google et OpenAI, grands perdants de cette chasse aux talents, accusent le coup.

Intelligence artificielle
Intelligence artificielle

En sept semaines, Meta a aspiré 13 cerveaux de l’IA tandis que Google DeepMind en perdait 8 et OpenAI 7. La période de juin à juillet 2025 est un espace-temps que l'on pourrait qualifier d'"à part" où la guerre des talents s’est emballée comme jamais depuis la crise ayant traversé OpenAI en novembre 2023.

Dans ce monde, deux pôles offensifs émergent (Meta, Microsoft), deux encaissent (Google DeepMind, OpenAI), Anthropic recrute au scalpel, et xAI essuie des turbulences. La méthodologie ? Des annonces officielles en priorité, complétées par des rumeurs solides (tantôt provenant de The Information, tantôt Bloomberg citant "people with knowledge", mais aussi des blogs personnels et des posts sur les réseaux sociaux LinkedIn et X).

La guerre des talents s'emballe

C'est ainsi que l'on apprenait encore cette semaine que Microsoft a débauché une vingtaine de personnes de chez Google DeepMind ou encore que Meta a offert des packages à plusieurs millions de dollars par an comme le révèle Bloomberg, à propos de Ruoming Pang, qui a récemment quitté Apple pour le géant des réseaux sociaux.

D'ailleurs, la firme de Mark Zuckerberg a réussi un sacré tour de passe-passe : elle a créé une nouvelle organisation pour regrouper toutes les équipes travaillant sur l'IA en son sein. Pour s'assurer du bon développement de Meta Superintelligence Labs (MSL), l'entreprise s'est emparée de 49% des parts de la start-up de data labelling Scale AI (environ 14 milliards de dollars), faisant grimper la valorisation de cette dernière à 29 milliards de dollars.

Son fondateur, Alexandr Wang, a rejoint les rangs de Meta pour diriger son nouveau laboratoire, embarquant au passage avec lui plusieurs membres de son équipe. Alors pour s'en sortir dans ces chassés-croisés entre les acteurs de l'IA, voici un récap' chronologique de ces vagues de départs et d'arrivées.

Anthropic recrute méthodiquement

Tout commence le 3 juin : Anthropic sort du bois. Niki Parmar (coautrice de "Attention Is All You Need") et Neil Houlsby quittent Google DeepMind pour Anthropic. Nicholas Carlini leur emboîte le pas et officialise son départ de DeepMind pour Anthropic, après sept ans passés dans l'entreprise. L'effet est radical : Anthropic s’empare de profils "signature" en recherche fondamentale et en sécurité/adversarial ML.

Meta siphonne OpenAI

La deuxième vague est peut-être la plus violente et a lieu entre le 25 et le 28 juin : Meta siphonne OpenAI Zurich. Sous condition d'obtenir des rémunérations supérieures à 100 millions de dollars (environ 87 millions d'euros), Lucas Beyer, Alexander Kolesnikov et Xiaohua Zhai, trois chercheurs et fondateurs du bureau zurichois d'OpenAI, également passés par Google DeepMind s'en vont donc chez Meta.

Dans le même temps, Trapit Bansal, l'un des chercheurs de pointe qui a lancé la série "o" et le "reinforcement learning" avec Ilya Sutskever (l'un des fondateurs d'OpenAI) a également été débauché par Meta. Ce dernier travaillait chez OpenAI depuis 2022. Le 28 juin, une onde de choc traverse la start-up : 10 nouveaux chercheurs en IA viennent d'être embauchés par Meta, dont six travaillant jusqu'alors pour OpenAI.

On retrouve ainsi Shuchao Bi, co-créateur du mode vocal de GPT-4o et de o4-mini, Huiwen Chang, co-créateur de la génération d’images de GPT-4o, Ji Lin qui a contribué à la mise au point de 03/o4-mini, GPT-4o, GPT-4.1, GPT-4.5 et de la pile de raisonnement Operator, Hongyu Ren également co-créateur de GPT-4o, 4o-mini, o1-mini, o3-mini, 03 et o4-mini, ainsi que Jiahui Yu, co-créateur de 03, 04-mini, GPT-4.1 et GPT-4o et Shengjia Zhao, co-créateur de ChatGPT, GPT-4, de tous les modèles mini, 4.1 et 03. Il était responsable des données synthétiques chez OpenAI. En quelques jours seulement, Meta capte donc des compétences clés, vision, post-training et reasoning.

Le créateur de ChatGPT tente de redorer son blason

Une troisième vague a lieu entre fin juin et début juillet. Le 27 juin, OpenAI, dans une opération spéciale qualifiée de "acquihire", récupère l’équipe de Crossing Minds (spécialisé dans les recommandations e-commerce). Le 8 juillet, c'est Uday Ruddarraju, ex–Head of infrastructure engineering de xAI (a travaillé sur le projet Colossus) qui rejoint OpenAI. La start-up muscle ainsi sa branche infrastructure et les fonctionnalités produit, mais le solde net demeure négatif.

Apple et Google décapités

Deux autres vagues vont enfin achever de bousculer l'écosystème IA. D'une part, Apple se vide chez Meta. Le 7 juillet, Ruoming Pang, patron des foundation models d’Apple, file chez Meta (MSL), avec un package "worth millions". Le 18 juillet, c'est au tour de Mark Lee et Tom Gunter, tous deux chercheurs IA chez Apple, de suivre. La firme de Cupertino perd des têtes sur son équipe modèles, tandis que Meta gagne en R&D produit.

La dernière vague en date recensée s'apparente à un carnage. Le 23 juillet, Microsoft frappe Google dans les côtes alors qu'une liste contenant une vingtaine de noms d'employés Google DeepMind et de la branche Gemini, est publiée.

Parmi eux, Amar Subramanya, ancien responsable de l’ingénierie du chatbot Gemini de Google, désormais nommé vice-président corporate chargé de l'IA, comme le confirme l'une de ses publications sur LinkedIn. Ce dernier rejoint d'autres têtes connues de DeepMind, notamment la directrice de l’ingénierie Sonal Gupta, l’ingénieur logiciel Adam Sadovsky et le chef de produit Tim Frank. La firme de Redmond renforce ainsi Copilot et internalise son expertise en modèle/engineering issue de Google.

Les scores des gagnants et des perdants

Au total, c'est Meta qui remporte haut la main cette guerre des talents avec 13 personnes recrutées (dont 6 non confirmées officiellement) sur les sujets de vision, raisonnement, post-entraînement, modèles fondamentaux, infra voix. "Construire l’équipe la plus talent-dense" n’est pas qu’un slogan.

Microsoft résiste bien aussi avec 4 personnes en plus, des cadres Gemini et DeepMind qui viendront booster Copilot et les modèles maison, sous la houlette de Mustafa Suleyman. Anthropic, plus soft a misé sur moins de volume (3 personnes recrutées), mais plus de précision. Niki Parmar, Neil Houlsby et Nicholas Carlini incarnent la stratégie "safety and research first" de l'entreprise.

flux de recrutements dans l'IA

Graphique généré par o3 d'OpenAI

Du côté des perdants, c'est Google qui subit le plus avec 8 personnes en moins, touché sur plusieurs fronts (Anthropic, Meta, Microsoft). L'arrivée de Varun Mohan, CEO de Windsurf, annoncée le 11 juillet ne compense pas, mais a l'effet de faire capoter un deal avec OpenAI (environ 3 milliards de dollars en jeu).

De son côté, la start-up de Sam Altman tente d'arrêter l'hémorragie Zurich/post-training/raisonnement (7 personnes parties), avec le recrutement des équipes de Crossing Minds et l’arrivée de Uday Ruddarraju. Enfin, Apple accuse trois pertes ciblées sur l’équipe foundation models, tandis que xAI compte un départ stratégique (dans l'infra) et un licenciement bruyant. Les start-up Perplexity et Cohere peuvent se féliciter de ne rien avoir perdu pour leur part.

Ce qui attire, ce qui fait fuir

Derrière ces vagues de départs et d'arrivées, il y a des maux. Pour la plupart des talents, ce sont la quête de clusters massifs (Nvidia/TPU) et une feuille de route claire qui font pencher la balance. Mais, il y a aussi les critères d'autonomie de recherche et de culture d'entreprise. Nicholas Carlini souligne par exemple que chez Anthropic, "les gens se soucient de mes préoccupations de sécurité". Enfin, il ne faut pas oublier un élément essentiel : l'argent sonnant et trébuchant qui reste le meilleur moyen d'attirer des talents. Meta et Microsoft en ont clairement fait l'expérience, multipliant les offres à 7-8 chiffres.

Quant à savoir ce qui fait fuir, il faut retenir deux points. D'une part le flou stratégique, observé notamment chez Google et chez OpenAI avec des priorités mouvantes. De l'autre, la question de la culture d'entreprise et de la gouvernance. Calvin French-Owen, récemment parti d'OpenAI, décrit l'entreprise comme "Slack-first" et désorganisée. Pour d'autres, ce sont les polémiques internes qui mettent à mal la motivation des chercheurs, comme c'est le cas chez xAI.

Et maintenant ?

Après une telle saignée, il faut savoir verrouiller ses talents. Tandis que certains ont opté pour des bonus de rétention, d'autres ont sorti les clauses anti-raids (anti-poaching clause en anglais) destinées à décourager – voire empêcher – un concurrent de "débaucher en rafale" plusieurs salariés clés d’une même entreprise sur une période courte.

Pour certains, la stabilité passera donc par des réorganisations internes afin de combler les trous laissés par ceux qui sont partis, pour d'autres il faudra s'assurer de présenter le bon organigramme après avoir embauché massivement. Enfin, quelques-uns devront panser leurs blessures en s'attachant à soigner leur réputation pour attirer à nouveau. Et rien ne dit que d'autres acteurs de l'écosystème ne viendront pas marcher sur leurs plates-bandes ou que des ripostes n'auront pas lieu à nouveau sous le soleil de l'été.

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