20 ans de Facebook : comment le réseau social a modelé nos rapports à l'information et à la politique

Le 4 février 2024 marque les 20 ans du lancement de Facebook par Mark Zuckerberg. Alors que l’année en cours est particulièrement chargée en élections à travers le monde, les responsables du Forum sur l’information et la démocratie (FID) invitent régulateurs et citoyens à questionner les enchevêtrements entre réseaux sociaux, information et politique.

Icone Facebook
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Union européenne, États-Unis, Inde, Russie, Venezuela, Taïwan… En 2024, près de trois milliards de citoyens à travers le globe seront appelés aux urnes pour élire des responsables politiques. Une année qualifiée de "super électorale" qui se jouera partiellement en ligne, alors que les réseaux sociaux comme Instagram, X ou TikTok font office de véritables vecteurs d’information et de débats d’ordre politique.

Mais depuis 2016 et le scandale Cambridge Analytica, du nom de cette firme britannique qui avait exploité les données personnelles de millions d’utilisateurs de Facebook pour booster les campagnes électorales de Donald Trump et Ted Cruz, les enchevêtrements entre réseaux sociaux et élections sont surveillés de près. Le Forum sur l’information et la démocratie (FID) s’est ainsi donné dès 2019 pour mission de "mettre en oeuvre des garanties démocratiques dans l’espace global de la communication et de l’information".

Michael Bak, directeur exécutif de cette organisation internationale et ancien salarié de Meta en Thaïlande, veut alerter, 20 après la création de Facebook, sur le potentiel d’influence des plateformes numériques et adresser aux législateurs du monde entier des recommandations pour protéger leurs élections. "L’heure de la régulation est venue, explique-t-il à L’Usine Digitale. L'autorégulation n'a jusqu’ici pas vraiment fonctionné."

Facebook ou "l’ouverture d’une ère"

Pour Michael Bak, Facebook, premier réseau social au monde à franchir en 2012 le seuil du milliard d’utilisateurs, incarne encore aujourd’hui un bouleversement du rapport à l’information en ligne. "Ses débuts ont marqué l'ouverture d'une ère et un changement dans la façon dont nous communiquons, dont nous créons l'information, y accédons, la consommons et la partageons", relève-t-il.

Si de nombreux mouvements sociaux se sont organisés via cette plateforme, à l’instar des Printemps arabes au début de la décennie 2010 ou du mouvements des Gilets jaunes en France, elle a aussi été le théâtre de nombreuses opérations d’influence et de désinformation visant à mettre à mal des processus démocratiques. Ces dernières années, de nombreuses voix critiques se sont par ailleurs élevées contre la propension de Facebook à bannir certains comptes d’activistes et à entretenir par le biais de ses algorithmes de recommandation des bulles de filtres.

Michael Bak

"Le modèle économique sous-jacent de ces plateformes consiste à capter et à conserver notre attention pour s'assurer que nous y restons autant que possible, à consommer nos données, à comprendre ce qui nous rend heureux ou triste, à vendre plus de publicités, à gagner plus d'argent, analyse Michael Bak. Nous voyons aujourd'hui les implications d'un modèle d'entreprise qui met l'accent sur les intérêts privés plutôt que sur l'intérêt public, or nous pensons que la technologie ne doit pas servir seulement les personnes en tant que consommateurs mais aussi en tant que citoyens."

Plusieurs recommandations pour les États

Face à ce constat, le Forum sur l’information et la démocratie, que l’ONG Reporters sans frontières (RSF) a participé à construire, réclame la mise en place de cadres réglementaires capables de contenir l’influence des plateformes sociales en périodes électorales en "préservant l’intégrité de l’information". Le 30 janvier, l’organisme a ainsi publié deux listes de recommandations distinctes : dix à l’attention de ces plateformes et autant à l’attention des États.

Parmi ces propositions, "éliminer le ciblage d’utilisateurs basé sur des caractéristiques sensibles, note Michael Bak. Nous recommandons également une plus grande transparence des algorithmes utilisés pour déterminer ce que vous voyez." Un autre conseil adressé aux plateformes concerne la viralité des contenus : "Lorsqu'un contenu atteint un certain seuil [de visibilité], déclencher un disjoncteur viral interne pour empêcher temporairement l'amplification algorithmique du contenu."

Si ces mesures pourraient ne pas être reprises telles qu’elles, notamment par les 52 pays qui ont signé son Partenariat international sur l’information et la démocratie, le FID espère qu’elles serviront de base à de futures réglementations. Et ce notamment dans les pays du Sud global où les arsenaux législatifs sont généralement moins fournis sur la question.

L’IA générative comme source d’inquiétude

En supplément de cette première salve de recommandations, le Forum sur l’information et la démocratie publiera à la fin du mois de février un rapport complet sur l’intelligence artificielle (IA) générative. Cette technologie, qui requiert d’après Michael Bak "un niveau d'expertise et d'attention qui fait défaut à de nombreux décideurs politiques", pourrait en effet permettre à des acteurs malveillants de peser sur l’intégrité de l’information et sur des processus électoraux, notamment en passant par des plateformes sociales comme Facebook.

À cet égard, le FID encourage à s’emparer de la problématique des données d’entraînement servant à la construction des grands modèles de fondation. "Afin d'atténuer en aval les effets liés aux préjugés, à la polarisation, etc., il est absolument nécessaire que, dans le cadre de l’entraînement de ces systèmes, les données utilisées soient largement représentatives", estime Michael Bak.

Selon le spécialiste, Facebook et le groupe Meta, qui développent et déploient régulièrement de nouveaux outils d’IA, figurent une fois de plus parmi la poignée d’acteurs à surveiller de près. D’autant qu’ils peuvent désormais compter sur vingt ans d’expérience concluante dans le secteur.

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