Le 8 février dernier, l'Autorité de la concurrence se saisissait d'un sujet pour le moins important : le fonctionnement concurrentiel du secteur de l'intelligence artificielle générative. Se félicitant d'avoir rendu un avis en l'espace de cinq mois – loin des 18 mois habituels -, son président Benoît Cœuré affirme qu'il y a la volonté d’intervenir assez rapidement, "quitte à y revenir plus tard". Le constat est simple : la technologie évolue rapidement et le paysage concurrentiel également.
Trois raisons ont poussé cette administration à se pencher sur le sujet. "L'IA générative qui s’est développée ces derniers mois est une technologie à usage général qui peut potentiellement changer les modes de travail et répartition des tâches dans tous les secteurs de l’économie et avoir des conséquences majeures pour l’économie et l’emploi", constate Benoît Cœuré. La deuxième raison est simple : plusieurs acteurs ont un accès privilégié et le risque de contrôle par ces derniers plane constamment.
Enfin, plusieurs initiatives françaises et internationales ont été menées dans le domaine, notamment d'un point de vue réglementaire. Pour toutes ces raisons l’autorité s’est donc auto saisie et a lancé une consultation publique en février afin de s'entretenir avec les différentes parties prenantes.
Des géants technologiques présents tout le long de la chaîne de valeur
L'avis rend ainsi compte d'un éventail d'acteurs présents tout le long de la chaîne de valeur de ce secteur, à commencer par les géants technologiques. "Alphabet et Microsoft sont présents sur l’ensemble de la chaîne de valeur, tandis qu'Amazon, Apple, Meta et Nvidia sont seulement présents sur certaines couches spécifiques", peut-on lire.
A côté d'eux, existent les développeurs de modèles – start-up et laboratoires de recherches spécialisés en IA, comme Anthropic, HuggingFace, Mistral AI et OpenAI. Les seconds ont, au fil du temps, noué des partenariats avec un ou plusieurs géants du numérique, comme OpenAI avec Microsoft et Anthropic avec Amazon et Google. "Ils peuvent adopter une approche propriétaire ou ouverte pour la diffusion de leurs modèles", constate l'Autorité.
Les fournisseurs d'accélérateurs IA et de services cloud ont leur part de responsabilité
En amont, d'autres acteurs – tout aussi importants – existent : les fournisseurs de composants informatiques comme Nvidia (récemment devenue la première capitalisation boursière au monde grâce au boom de l'IA), et les fournisseurs de services cloud tels qu'AWS, GCP ou Microsoft Azure.
De ces acteurs découlent certaines barrières mises en place – naturellement ou non – par ces derniers. Sont ainsi pointés du doigt les éléments suivants : la nécessité de recourir à des processeurs spécialisés pour l’IA, l'importance des services cloud, la nécessité de disposer de larges volumes de données, la quête de compétences rares et très recherchées, le besoin de financement important.
Face à ce constat, l'administration dresse une comparaison avec le marché oligopolistique qu'est le marché du cloud – détenu en grande majorité par les hyperscalers. Selon Benoît Cœuré, ce type de marché a des conséquences directes sur le domaine de l’IA générative.
Limiter les barrières d'accès à l'IA générative
Pour limiter ces barrières, l'Autorité de la concurrence émet donc une liste de recommandations. En quelques mots, cela tient aux points suivants : l’existence de supercalculateurs publics – incluant Jean Zay en France -, l’émergence d’innovations technologiques réduisant le besoin en puissance de calcul et en données, ainsi que l'existence de modèles ouverts, même si ce concept couvre beaucoup d'ambiguïtés, comme le souligne Benoît Cœuré. Dans le détail, dix propositions ont donc été élaborées et présentées.
Au niveau européen, la Commission devrait porter une attention particulière au développement des services MaaS (model-as-a-service) pour évaluer la possibilité de désigner les entreprises fournissant de tels services en tant que contrôleurs d'accès dans le cadre du DMA.
Dans la mise en œuvre des dispositions de la loi SREN sur les avoirs cloud, la DGCCRF devrait accorder une attention particulière à l’utilisation de ces avoirs dans le domaine de l’IA. Poursuivant sur les efforts de réglementation, le futur Bureau de l'IA et l'autorité nationale compétente en France devront s’assurer d'une part que la mise en œuvre du règlement ne freine pas l’émergence ou l’expansion d’opérateurs de taille plus modeste, et d'autre part que les plus grands acteurs du secteur ne détournent pas le texte à leur avantage.
Offrir un accès plus égalitaire à la puissance de calcul et aux données
Le développement de l'accès à la puissance de calcul est également un sujet clé mis à l'honneur dans les propositions. Il s'agit de "poursuivre les investissements dans le développement des supercalculateurs au niveau européen", "proposer un cadre ouvert et non-discriminatoire" dans l'accès aux supercalculateurs publics contre rémunération", mais aussi de "fixer des critères d'ouverture des modèles d'IA génératives entrainés sur ces supercalculateurs" en lien avec l'AI Act.
La valeur des données est également pointée du doigt : l'Autorité propose de "faciliter la mise à disposition des données de la sphère publique et privée pour l’entrainement ou le réglage fin de modèles d’IA générative, et encourager les initiatives publiques ou privées visant à diffuser les données francophones, qu'il s'agisse de textes, d'images ou de vidéos".
Enfin, classée en position numéro 10, cette proposition est toutefois l'une des plus importantes : "il convient d’assurer une meilleure transparence des participations minoritaires dans le secteur". A l'occasion de l’obligation d’information des concentrations prévue à l’article 14 du DMA, la Commission pourrait en effet demander des informations sur les participations minoritaires détenues dans le même secteur d’activité que la cible.
Un rappel à l'ordre plus qu'un message de prévention
Selon le président de l'Autorité de la concurrence, "cet avis va servir de grille de lecture et d’analyse pour les différents acteurs du marché". Interrogé sur les accords existants entre acteurs français et acteurs américains du marché, il estime que "la manière dont Mistral AI structure ses partenariats aujourd’hui ne nous préoccupe pas tellement puisque ce sont des accords de distribution". Et d'ajouter : "Ce qui nous préoccupe ce sont des accords d’exclusivité".
Reste à savoir si les différentes pratiques et problématiques citées dans ce rapport pourront être mieux gérées à l'avenir, notamment en travaillant avec d'autres administrations, en premier lieu la Commission européenne. L'Autorité précise par ailleurs que ses recommandations ne nécessitent pas d'initiative législative et visent plutôt à favoriser la dynamique concurrentielle du secteur. Toutefois, il semble qu'il soit déjà trop tard pour prévenir, le message ayant plutôt des airs de rappel à l'ordre, rappel dont bon nombre d'acteurs technologiques n'ont que faire.


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