Le partenariat entre Microsoft et la start-up Mistral AI agace Bruxelles mais ravit le gouvernement

Après l'investissement de 15 millions d'euros par Microsoft dans la start-up française Mistral AI, les deux entreprises se sont attiré les foudres de Bruxelles. La France, par la voix de sa nouvelle secrétaire d'Etat au Numérique Marina Ferrari, tente de minimiser cette prise de participation par le géant technologique américain et assure de la capacité de la jeune pousse à devenir un acteur souverain d'envergure européenne et indépendant d'acteurs outre-Atlantique.

Microsoft
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A peine annoncé, le partenariat entre Mistral AI et Microsoft est déjà remis en cause. Il sera "examiné" par la Commission européenne, a déclaré un porte-parole de l'institution alors qu'aucune communication officielle n'a encore été faite. Ce partenariat commercial implique "un investissement de 15 millions d'euros dans Mistral AI" par Microsoft "qui pourra être converti en capital lors de la prochaine levée de fonds de Mistral", ont confirmé l'entreprise américaine et la start-up française auprès de L'Usine Digitale. 

Problème : le partenariat conclu – censé permettre une exploitation à grande échelle du modèle Mistral Large – verrouille aussi son accès en le limitant au service cloud de Microsoft. Pas de quoi s'extasier sur la souveraineté française.

Un lobbying intense mené à Bruxelles 

Cette annonce a, sans grande surprise, provoqué un tollé au sein des institutions européennes. Reuters rapporte ainsi que l'accord avec Mistral a fait sourciller à Bruxelles, en particulier en raison des pressions exercées l'année dernière à propos de l'Artificial Intelligence Act (AI Act). Pour rappel, la France, aux côtés de l'Allemagne et de l'Italie, avait exhorté Bruxelles à ne pas sur-réguler pour ne pas brider l'innovation.

De son côté, Mistral avait fait pression pour obtenir des exemptions pour certains systèmes d'IA, avertissant qu'une législation trop stricte entraverait les chances des start-up européennes de rivaliser avec les géants américains. L'accord conclu entre Mistral et Microsoft a donc conduit certains législateurs à remettre en question les motivations de l'entreprise.

Les propos de Kai Zenner, chef de bureau et conseiller en politique numérique d'Axel Voss, député européen du Parti populaire européen (PPE), interrogé par Euronews Next, montrent une certaine exaspération : "Sur le plan technique et politique au Parlement [européen], nous sommes extrêmement furieux parce que le gouvernement français a avancé pendant des mois cet argument de leadership européen, signifiant que ces entreprises devraient pouvoir se développer sans l'aide des entreprises chinoises ou américaines".

Les eurodéputés montent au créneau

"Cette histoire semble avoir été une façade pour le grand lobby technologique influencé par les États-Unis", a déclaré Kim van Sparrentak, une députée européenne qui a travaillé en étroite collaboration sur l'AI Act. "La loi a failli s'effondrer sous couvert de l'absence de règles pour les 'champions européens', et maintenant regardez. Les régulateurs européens ont été bernés", a-t-elle déploré.

De son côté, l'eurodéputée Alexandra Geese a jugé que cette annonce soulevait des questions légitimes sur le comportement de Mistral et du gouvernement français pendant les négociations : "Il y a ici une concentration d'argent et de pouvoir comme le monde n'en a jamais vu, et je pense que cela mérite une enquête."

Dans sa tentative maladroite de sauver la face du gouvernement et de la jeune pousse, la toute nouvelle secrétaire d'Etat au Numérique, Marina Ferrari, a affirmé à La Tribune: "Je trouve formidable qu'une jeune entreprise française réussisse un partenariat de cette ampleur avec Microsoft. Il faut donc se réjouir de cet accord". Et de poursuivre sur la problématique de l'open source, délaissé pour le coup par Mistral AI après l'avoir mis en avant : "Mistral a dit depuis longtemps qu'elle n'était pas sa seule stratégie, et qu'il lui faudrait adresser les différents marchés avec différentes solutions". 

Pour sa part, Mistral se défend comme il peut de cette dépendance aux technologies et investisseurs américains. "La mission de Mistral AI est de promouvoir l'adoption de l'IA générative par le plus grand nombre. La portabilité de nos modèles sur l’ensemble des plateformes de distribution permettra non seulement cette adoption mais contribuera à garantir l’indépendance de notre entreprise", affirme un porte-parole de l'entreprise tricolore.

Une forte concentration de pouvoir

Microsoft joue-t-il avec le feu et va-t-il finir par se brûler les doigts ? A date, la firme fait l'objet d'une injonction par la Federal Trade Commission (FTC) sur le sujet aux côtés d'Alphabet, Amazon, Anthropic et OpenAI. L'enquête vise à obtenir "une meilleure compréhension interne de ces relations et de leur impact sur le paysage concurrentiel", affirme la FTC.

Plus récemment, c'est l'Autorité de la concurrence qui s'est intéressée de près au sujet. Elle compte examiner à la loupe les stratégies menées par les différents acteurs sur le marché de l'IA générative, les investissements mais aussi les risques que cela engendre, notamment en matière d'accès aux données et à une main-d'œuvre qualifiée. Elle a donc lancé une consultation publique jusqu'au 22 mars.

Microsoft félicite le travail législatif réalisé...

A l'occasion du Mobile World Congress (MWC) qui se tient à Barcelone du 26 au 29 février, Brad Smith, le président de Microsoft, s'est exprimé au sujet du travail réalisé par la firme de Redmond en matière de soutien à l'innovation pour l'IA. "La pression concurrentielle est féroce et le rythme de l’innovation est vertigineux. En tant que principal fournisseur de cloud et innovateur dans les modèles d’IA, et grâce à notre partenariat avec OpenAI, nous sommes conscients de notre rôle et de nos responsabilités dans l’évolution de cette ère de l’IA".

Ce redoutable juriste, qui a notamment oeuvré lors du procès antitrust de Microsoft concernant Internet Explorer, a poursuivi en soulignant le travail législatif réalisé sur cette technologie : "L’Union européenne met en œuvre sa loi sur les marchés numériques et finalise sa loi sur l’IA, tandis que les États-Unis avancent rapidement avec un nouveau décret sur l’IA. Des lois et initiatives similaires progressent au Royaume-Uni, au Canada, au Japon, en Inde et dans de nombreux autres pays".

... Et défend sa stratégie

Et si l'innovation et la concurrence nécessiteront un large éventail de supports similaires pour les modèles d'IA propriétaires et open source, petits et grands, Microsoft se défend de favoriser Mistral AI : "nous avons également investi dans un large éventail d’autres start-up d’IA générative".

Il précise ainsi que "dans certains cas, ces investissements ont fourni un amorçage pour financer les opérations quotidiennes. Dans d’autres cas, ils ont été davantage axés sur le paiement des dépenses liées à l’utilisation de l’infrastructure de calcul nécessaire à l'entraînement et à l'inférence de modèles d’IA générative".

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