Pat Gelsinger, qui voulait redresser Intel, mis à la retraite par le conseil d'administration

Frustré par les mauvais résultats financiers et des projets qui tardent à porter leurs fruits, le conseil d'administration d'Intel aurait poussé son dirigeant, Pat Gelsinger, vers la sortie. Une décision très risquée alors que l'entreprise est au plus bas et attaquée sur tous les fronts.

Pat Gelsinger
Pat Gelsinger

Intel a annoncé le 2 décembre au soir que son CEO, Pat Gelsinger, est parti à la retraite. Son départ a été effectif au 1er décembre, et il a également quitté le conseil d'administration de l'entreprise. David Zinsner, le CFO d'Intel, et Michelle Johnston Holthaus, General Manager du Client Computing Group de l'entreprise, ont été nommés co-CEO de transition. Holthaus devient au passage CEO d'Intel Products, une nouvelle division couvrant à la fois les produits grands publics et pour le data center.

Le conseil d'administration sera présidé pour le moment par Frank Yeary (managing partner chez Darwin Capital Advisors). Si la nouvelle est présentée comme un départ à la retraite, Bloomberg avance que Pat Gelsinger a en réalité été mis à la porte par le conseil d'administration, frustré par les parts de marché toujours en déclin et l'écart qui se creuse avec Nvidia. La soudaineté de l'annonce semble le corroborer.

Pat Gelsinger était particulièrement qualifié pour le job...

Un choix pas forcément judicieux. Pat Gelsinger a rejoint Intel au tout début de sa carrière et s'est rapidement imposé comme une force au sein de l'entreprise. Il fut l'architecte principal du 80486 par exemple, et est devenu VP de l'entreprise à 32 ans. Lorsqu'il est parti d'Intel en 2009, il était CTO, et avait supervisé une multitude d'avancées technologiques comme les processeurs Intel Core et Xeon, l'USB et la norme Wi-Fi.

L'industrie des semi-conducteurs évolue dans un temps long : les décisions, bonnes ou mauvaises, mettent des années à porter leurs fruits. Les déboires actuels d'Intel découlent ce faisant de problèmes et d'erreurs stratégiques qui ont commencé dans les années 2010, voire à la fin des années 2000. Partant de ce constat et de son pédigré, les observateurs de l'industrie s'étaient grandement réjouis du retour de Pat Gelsinger à la tête d'Intel en 2021, après qu'il ait passé quasiment dix ans en tant que CEO de VMware.

...mais ses projets tardent à porter leurs fruits

Il a mis en place un projet ambitieux sur 5 ans pour redresser l'entreprise, aussi bien pour la conception de puces que leur fabrication. Mais la fonderie de semi-conducteurs est l'un des domaines industriels les plus complexes – et coûteux – au monde, et rattraper son retard face à TSMC s'avère très ardu, d'autant que l'entreprise taïwanaise excelle sur tous les plans.

L'un des grands pans du projet de Gelsinger était Intel Foundry Services, soit l'ouverture des moyens de fabrication d'Intel à d'autres entreprises, chose qui fut impensable à une époque. Mais cela a été plus complexe que prévu, les procédés de fabrication n'étant pas les mêmes et TSMC disposant de solides rapports avec ses clients. Le procédé de fabrication Intel 18A, qui devait résoudre en partie ces problèmes, a pris du retard. Le Chips Act devrait aider Intel sur ces points, mais il ne portera ses fruits que dans plusieurs années. Et en attendant, l'entreprise souffre.

Elle souffre aussi car elle se fait attaquer par Nvidia sur le marché du data center. L'entreprise de Jensen Huang a fait le bon pari il y a 20 ans avec CUDA, et l'avènement de l'intelligence artificielle générative est en train de complètement transformer les data centers. Côté grand public, Apple a délaissé Intel pour en revenir à ses propres puces, et Microsoft s'est allié avec Qualcomm pour essayer d'en faire de même. Et pendant ce temps-là, les problèmes de design d'Intel font que ses CPU ont perdu du terrain face à AMD, et ses initiatives en matière de GPU ou d'accélérateurs dédiés à l'IA tardent (aussi) à porter leurs fruits.

Intel a toujours beaucoup de potentiel, mais a-t-il encore le temps ?

Tout cela ne veut pas dire qu'Intel n'a rien de valable dans les cartons. Ses procédés de fabrication sont prometteurs, tout comme ses différentes feuilles de route en matière de CPU, GPU et autres produits. Mais encore une fois, cette industrie vit dans un temps long. La décennie d'errements sous les directions successives de Paul Otellini, Brian Krzanich et Bob Swan continue de plomber l'entreprise.

Le projet de Pat Gelsinger n'a pas encore pleinement pris son envol. La question est désormais de savoir s'il aura le temps de le faire ou sera tué dans l'œuf. Revendre des divisions de l'entreprise et licencier des employés ne risque en tout cas pas de remettre Intel sur la voie du succès. Si Gelsinger a réellement été poussé vers la sortie, on peut légitimement se poser la question de la compétence du conseil d'administration et de sa capacité à prendre les bonnes décisions pour l'avenir d'Intel.

Reste aussi la question du futur dirigeant de l'entreprise. Etant donné ses difficultés actuelles et la rareté de l'expertise nécessaire pour en prendre la tête, les candidats qualifiés ne se presseront sans doute pas à la porte. L'un des deux co-CEO qui viennent d'être nommés (Michelle Johnston Holthaus, pour ne pas la citer) pourrait donc se voir confirmer pour le poste, plutôt qu'un recrutement externe. Une chose est sûre, le départ de Pat Gelsinger est un mauvais signal et ne survient pas à un moment opportun. Intel est désormais dans une position plus délicate que jamais.

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