L'Usine Digitale : Vous venez d'annoncer un partenariat avec la start-up française Mistral AI, pouvez-vous revenir dessus en détails ?
Christel Heydemann : Nous avons annoncé un partenariat de recherche. Nous travaillions déjà avec Mistral AI, notamment en interne au sein de notre plateforme Dinootoo qui permet aux salariés de poser des questions, et surtout, d'utiliser l'IA générative dans un environnement sécurisé. Nous avons aujourd'hui 50 000 utilisateurs en interne, ce qui prouve que c'est déjà à l'échelle. En échangeant avec Mistral récemment, nous avons eu deux réflexions. D'une part, Mistral souhaite qu'on les aide à accéder au marché entreprise. Au même titre que la solution que nous avons développée en interne et qui est proposée à nos clients PME, il s'agit de distribuer également les solutions de Mistral auprès des professionnels sur environnement mobile.
D'autre part, nous nous posons certaines questions, notamment à quoi ressembleront les réseaux de demain quand nous aurons de l'IA à l'échelle, de l'IA multimodale, que nous interagirons par la voix avec notre portable, etc. C'est un vrai domaine sur lequel nous faisons de la recherche et nous avions envie de travailler avec Mistral, qui est très avancé sur les sujets de frugalité, de basse latence, afin de partager, finalement, des cas d'usage, des data points, etc.
Nos chercheurs ont commencé à travailler sur ces sujets-là plutôt avec les grands de la tech américaines ainsi qu'avec les acteurs chinois, mais c'est vrai qu'en échangeant avec Mistral, nous nous sommes dits que nous devons travailler ensemble pour faire cette Europe de l'IA dans laquelle nous aurons demain les meilleurs réseaux pour l'IA et faire en sorte que l'expérience de l'IA pour les clients européens soit optimisée de bout en bout. C'est vraiment le cœur de notre annonce de partenariat. Il y a aussi l'ambition d'utiliser Mistral pour l'efficacité dans nos réseaux, afin de mettre l'IA au service du réseau et non pas le réseau au service de l'IA.
Justement, quels sont les cas d'usage identifiés sur l'IA au service du réseau ?
Nous avons beaucoup de cas d'usage sur l'IA au service du réseau, dont un qui est déjà en production. Il s'agit de la détection image, ce qu'on appelle les points de mutualisation fibre (PM). Ce sont 120 000 détections par mois, soit des milliers par jour, et c'est du contrôle qualité qui est fait soit par les techniciens Orange, soit nos partenaires sous-traitants. Nous avons aussi des cas d'usage autour de nos réseaux qui sont très complexes. Il y a donc un besoin d'automatisation du pilotage des réseaux. Nous avons également des cas d'usage autour de la cybersécurité. Nous travaillons déjà sur un certain nombre de sujets et nous allons continuer à le faire avec Mistral désormais.
Pourquoi avoir choisi de faire cette annonce de partenariat avec Mistral lors de ce sommet plutôt que dans un mois au Mobile World Congress par exemple ? Est-ce parce que Free l'a fait juste avant vous ?
Les discussions avec Mistral ont bien évidemment commencé avant les annonces de Free. Et ces réflexions que nous avons sur l'IA ne sont pas nouvelles : nous travaillons dessus depuis des mois, notamment avec les entreprises technologiques américaines. Ce qui est nouveau, c'est que Mistral progresse et arrive maintenant avec des nouveaux modèles qui sont moins enterprise-driven, qui commencent à être orientés BtoC. Nous avons mûri, ils ont mûri.
C'est vrai que nous aurions pu faire l'annonce dans un mois. Mais nous avons décidé de le faire au moment du sommet de l'IA et au moment où nous parlons aussi de cette initiative pour faire de l'Europe, un continent de l'IA et sur lequel nous avons aussi beaucoup de sujets de combat commun, pas qu'avec Mistral, sur les enjeux de simplification des environnements, de réglementation, pour que nous puissions aussi libérer l'innovation en Europe.
Au-delà de Mistral et OpenAI, votre stratégie sur l'IA inclut quels acteurs et quels outils ?
Nous travaillons avec d'autres outils comme Gemini de Google et Claude d'Anthropic en interne. Nous voyons aussi que l'IA, ce ne sont pas que les LLM, parce qu'il y a plein de cas d'usage verticaux. Nous travaillons par exemple avec Dataiku depuis très longtemps ou encore avec LightOn [Orange s'est associé en mars dernier avec le Français pour lancer une offre SaaS entièrement intégrée et "prête à l'emploi", ndlr]. Nous voyons aussi qu'il y a différents types de modèles et des spécialistes par domaine, notamment sur les modèles vidéo, et nous allons travailler avec eux. Nous sommes vraiment dans une logique d'innovation ouverte.
Que pensez-vous de ce sommet sur l'IA jusqu'à présent ?
Ce qui est intéressant, c'est que c'est très international quand on le vit de l'intérieur, ce qui veut dire que beaucoup d'acteurs internationaux sont venus, start-up, grands groupes, et puis, bien sûr, des acteurs de l'IA et des dirigeants de nombreux pays. Le fait que ce soit co-présidé par l'Inde et la France passe aussi un message. Il faut que l'IA serve toute la planète. Nous ne pouvons pas recréer un fossé entre ceux qui ont l'IA et ceux qui ne l'ont pas. C'est vrai au sein des États, à l'échelle de la France, le "digital gap" existe. Mais c'est encore plus vrai à l'international. Nous opérons en Afrique et nous avons annoncé lors d'OpenTech un partenariat avec OpenAI pour accélérer le développement de certaines langues régionales africaines car, dans nos services clients, nous avons besoin de ces modèles-là.
Nous travaillons avec le meilleur de la tech, mais nous avons besoin de construire ce monde qui finalement doit être ouvert, pluriel. C'est vrai que les annonces de DeepSeek il y a deux semaines ont quelque part, non pas rebattu les cartes, mais fait comprendre à tout le monde que d'abord, nous sommes au tout début de l'IA. La vitesse à laquelle les choses évoluent est assez impressionnante. Ce n'est pas ce qu'on a connu dans d'autres types de technologies. Le temps entre la recherche fondamentale et la mise en œuvre applicative est assez court, ce qui fait que rien n'est écrit.
Il faut que chacun, chaque dirigeant politique, chaque dirigeant d'entreprise, s'empare du sujet. Ce sont des enjeux technologiques qui sont très structurants pour l'avenir des entreprises, mais aussi des populations. De ce que j'ai pu voir, il en ressort plutôt de l'espoir, des vrais sujets de prise de conscience, des enjeux sur lesquels il faut créer un cadre de confiance. Et nous vivons dans un monde où la géopolitique est complexe, il y a cette grosse incertitude avec des rapports de force. Le fait que l'Europe s'exprime et qu'il y ait une voix assez forte de la présidente de la Commission sur "on veut faire de l'Europe un continent de l'IA" et "non, la course n'est pas déjà gagnée par deux pays" est un message très fort.
Et vous pensez que ça va marcher ?
Il ne faut pas être naïf. Nous avons des champions en Europe dans certains domaines, tout comme en France. Nous avons aussi un certain nombre de freins. Ça fait des mois que nous parlons du rapport Draghi, tout le monde l'a lu, tout le monde sait ce qu'il y a dedans et tout le monde est assez d'accord avec les conclusions. Et les mois passent. La rapidité est peut-être notre plus gros enjeu en Europe. Et pour ça, il faut rentrer dans les détails.
Nous avons beaucoup parlé de l'AI Act au moment où il a été validé. Maintenant que nous l'avons, il faut surtout éviter de le surinterpréter, d'en faire 27 versions selon les États. Il y a encore plein de points à clarifier afin d'éviter de partir dans des interprétations différentes, notamment les high-risk use case, notamment dans notre métier qu'est les télécoms. Nous avons besoin que le monde des entreprises et de l'innovation travaille main dans la main avec les régulateurs et les dirigeants politiques sur ces sujets.
Tout à l'heure sur scène, justement, vous avez évoqué le sujet de la régulation. Vous avez pointé du doigt son manque d'uniformisation. Qu'avez-vous à proposer à ce sujet ?
En fait, il y a des sujets sur lesquels il faut simplifier. Le problème de l'Europe, c'est que nous avons d'abord construit l'Europe alors qu'il y avait déjà des régulations dans 27 pays. Nous avons ensuite ajouté d'autres régulations. Je prends l'exemple de la protection des consommateurs qui est un sujets important. Bien sûr qu'il faut protéger les consommateurs. Mais aujourd'hui, nous avons des règles qui sont très différentes d'un pays à un autre. Nous opérons dans plein de pays et nous ne pouvons pas prendre un contrat commercial pour nos clients grand public et faire du copier-coller d'un pays à un autre. Quand on s'appelle Orange, on sait vivre avec, mais quand on est une start-up, c'est sûr que c'est un frein. L'Europe est l'un des plus gros marché de consommateurs mais nous ne jouons pas à armes égales avec la Chine et les États-Unis car nous n'avons pas qu'une seule langue et avons des règles très différentes rien que sur ce sujet de la protection du consommateur.
Nous avons exactement les mêmes problématiques sur le sujet de la data privacy. Le RGPD est une norme horizontale qui s'applique partout. Mais au-dessus se sont rajoutées des normes verticales. Nous, dans les télécoms, avons en plus la loi e-privacy. Le sujet, ce n'est pas seulement les règlementations européennes, pas seulement les règlements nationaux, c'est la combinaison des deux, auxquelles s'ajoutent des règles horizontales et verticales, ce qui est d'une grande complexité pour les entreprises. Et si nous pensons innovation technologique en Europe et capacité à passer à l'échelle et à bénéficier du marché unique, il faut absolument que nous bénéficions plus de l'effet d'échelle qu'apporte le marché européen.
Mais concrètement, que proposez-vous ?
Il y a des sujets de simplification à avoir. Si nous prenons les sujets de sécurité, nous n'allons pas forcément les harmoniser, parce que d'abord, ils sont nationaux, mais il faudrait harmoniser les règles de reporting, les formats, etc. Il y a des choses qui ne nécessitent pas forcément de changer le droit, mais plutôt la mise en œuvre pour simplifier la vie des entreprises. Ce n'est pas quelque chose que les dirigeants politiques voient, il faut avoir été entrepreneur pour le voir. Après, il y aussi certaines thématiques sur lesquelles nous devons gagner en taille critique. Nous en revenons à nos sujets dans les télécom. Avoir 4 ou 5 opérateurs par pays quand on a 27 pays alors qu'il n'y en a que 3 en Chine, 3 en Inde et 3 aux Etats-Unis, quelque part il y a quelque chose qui ne fonctionne pas.
A quoi ressemblera l'IA chez Orange à horizon 2-3 ans?
En interne, nous passons beaucoup de temps à former nos collaborateurs. Plus de 50 000 d'entre eux ont été formés à date et nous leur mettons des outils sécurisés entre les mains pour apprendre à utiliser l'IA. Nous sommes convaincus que l'innovation viendra aussi du terrain. et nous voyons bien que nous sommes au tout début de la révolution sur l'IA, et en même temps, ça évolue très, très vite. Et nous voyons que la puissance de l'IA peut apporter beaucoup de choses, notamment sur les cas d'usage cités plus tôt. Les vrais enjeux ne vont pas être de définir les outils, mais de les faire adopter par les collaborateurs. Il y a donc des sujets de transformation interne, d'adoption, et d'adresser aussi les freins et les craintes de certains.
Pour nos clients, l'impact de l'IA se traduit par de la personnalisation du service client, des temps de réponse plus courts, de l'automatisation, toute ce qui relève du service client. Dans nos réseaux, il y a évidemment les sujets d'efficacité de nos réseaux qui sont plutôt transparents ou invisibles pour nos clients, et il y a toute l'innovation autour des offres pour les clients, notamment entreprises. Et il y a l'enjeu de ne pas créer un fossé. Aujourd'hui, nous parlons évidemment beaucoup de la France et de l'Europe, mais il n'y a pas de raison que le continent africain n'ait pas aussi des start-up et des modèles sur l'IA. Si nous voulons que l'IA soit vraiment adoptée, nous ne pouvons pas donner l'impression de recréer des fossés qui, malheureusement, existent aujourd'hui.
Pensez-vous que la France a son propre projet Stargate avec les 109 milliards annoncés par Emmanuel Macron ?
Le projet Stargate reste quand même un mystère. Sur le financement, Elon Musk a posé des questions par exemple. Nous voyons bien que nous sommes sur du public-privé avec l'annonce du président Macron et celle d'Ursula von der Leyen concernant les 50 milliards d'investissement de l'Europe. Nous sommes un écosystème ouvert. Après, c'est toute cette couche d'infrastructures qui est importante. L'Europe a quand même des infrastructures énergétiques de bonne qualité, mais les enjeux de modernisation du grid et de construction des data centers sont des vraies problématiques. Tout ça prend du temps. Honnêtement, il n'y a pas à rougir de ce que nous avons en Europe. C'est très légitime d'avoir des investissements privés, publics. Et en même temps, nous allons retomber sur les sujets de régulation qui font que si nous voulons avancer vite, il faut bien choisir ses objectifs et le faire dans un cadre forcément européen.
Puisqu'on parle d'infrastructures énergétiques. Les États-Unis sont en train de relancer de vieux réacteurs nucléaires ou de créer des mini-réacteurs. Est-ce que vous pensez qu'il va y avoir un boom de l'énergie ? Aura-t-on suffisamment d'énergie pour toute cette IA ?
Le sujet, ce n'est pas tant les réacteurs, c'est plutôt d'amener l'électricité jusqu'au point du data center. C'est pour cela que nous sommes convaincus que nous allons vers un monde où l'IA sera frugale et adaptée au cas d'usage. Nous le voyons dans nos réseaux, la ressource rare, c'est l'énergie, c'est la puissance de calcul. Il y a des cas d'usage qui nécessitent des énormes modèles, des supercalculateurs, etc. Il y a plein de cas d'usage pour lesquels on se dit qu'il n'y a pas besoin de ça. Et donc c'est là où il faudra utiliser les modèles les plus adaptés. Il y a plein de cas d'usage où ça se passera à l'edge, avec des modèles beaucoup plus simples. Il faut avoir une approche verticale. Et c'est là où l'Europe a une chance : nous avons des champions, des savoir-faire, dans beaucoup de domaines.
Peut-être une dernière question. Qu'est-ce que vous pensez du partenariat entre Perplexity et Bouygues Telecom ?
No news. Tout le monde y va. Donc c'est normal que tout le monde travaille avec tout le monde. Si nous voulons qu'à la fin, la France adopte l'IA, il faut que tous les opérateurs accompagnent leurs clients sur le sujet.
Vous vous tourneriez, vous, vers Perplexity ?
Nous avons des discussions avec eux aussi sur certains sujets. Après, à un moment, nous faisons certains choix.


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