Décryptage

Pourquoi Doctolib vient d'être condamné à payer 4,6 millions d'euros pour pratiques anticoncurrentielles ?

Icône de la "start-up nation" et fraîchement rentable après douze ans d'existence, Doctolib est aujourd'hui épinglé pour avoir abusé de sa position dominante dans le secteur de la prise de rendez-vous médicaux en ligne et des solutions de téléconsultation médicale. L'Autorité de la concurrence vient de lui infliger une amende de 4,6 millions d'euros pour avoir verrouillé ces marchés via des clauses d'exclusivité et le rachat de son concurrent MonDocteur en 2018. Doctolib fait appel de la décision réfutant le raisonnement des experts. 

Doctolib
Doctolib

L'Autorité de la concurrence a prononcé ce 6 novembre 2025 une amende de 4,665 millions d'euros à l'encontre de Doctolib pour avoir abusé de sa position dominante sur deux segments : les services de prise de rendez-vous en ligne médicaux (plateforme "Doctolib patient") et les solutions de téléconsultation (service "Doctolib Téléconsultation"). 

Une acquisition prédatrice

L'affaire se compose de deux griefs. Le premier est l'imposition de clauses d'exclusivité aux professionnels abonnés à Doctolib et l'obligation, pour accéder à la solution de téléconsultation, d'être préalablement abonné à la prise de rendez-vous. Le second est l'acquisition de MonDocteur en juillet 2018, principal concurrent de Doctolib sur le marché français. 

Sur ce second point, l'Autorité a infligé une amende forfaitaire de 50 000 euros. Ce montant peut paraître faible comparé aux 4,615 millions d'euros infligés pour les pratiques anticoncurrentielles. Mais il s'explique par le contexte juridique particulier dans lequel s'inscrit cette infraction. 

Jusqu'à l'arrêt Towercast rendu par la Cour de justice de l'Union européenne en mars 2023, les autorités de la concurrence ne pouvaient pas sanctionner une opération de concentration en dessous des seuils de notification nationaux ou européens. Dans les faits, cela signifiait que si une entreprise rachetait un concurrent sans dépasser les seuils fixés, l'opération échappait à tout contrôle préalable. C'était le cas pour Doctolib avec MonDocteur. 

Une amende forfaitaire pour cause d'incertitude juridique

L'arrêt Towercast a modifié l'interprétation du droit de la concurrence. Les juges ont conclu que même si une entreprise n'avait pas l'obligation de notifier une acquisition, les autorités peuvent désormais la sanctionner a posteriori si cette opération a eu pour effet de supprimer un concurrent ou de verrouiller le marché. Mais comme l'opération date de 2018, soit avant l'arrêt Towercast, l'Autorité a estimé qu'il existait une incertitude juridique à l'époque. En effet, Doctolib ne pouvait raisonnablement pas anticiper que son rachat serait sanctionné sous cet angle. 

Autrement dit, cette sanction a une valeur de principe plus que financière. D'autant plus que Doctolib a tiré un bénéfice bien plus important du rachat de son concurrent. Cependant, de manière générale, elle met en garde les entreprises dominantes contre la tentation de tuer le marché par le rachat de petits concurrents. 

Doctolib capte 50% des parts du marché

Dans le détail, l'Autorité estime que Doctolib est en position dominante sur le marché français des services de prise de rendez-vous depuis au moins 2017, ses parts de marché dépassant systématiquement 50% et atteignant jusqu'à 90% certaines années. Sur le marché des solutions technologiques de téléconsultation, la société aurait des parts de marché supérieures à 40% depuis son entrée sur ce segment en 2019. Compte tenu des barrières à l'entrée et de l'absence de puissance d'achat compensatrice des entreprises concurrentes, cela suffit à caractériser une position dominante, selon l'Autorité. 

Par ailleurs, la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19 a fortement accéléré l'usage des plateformes de santé. La campagne de vaccination a notamment été prise en charge pour certaines, dont Doctolib, à la demande de l'Etat. Ainsi, l'entreprise s'est inscrite comme un acteur incontournable d'un segment en forte croissance. Ce qui a nourri des interrogations quant à sa domination. 

Il n'est pas rare que des entreprises également présentes dans la prise de rendez-vous en ligne ou la téléconsultation dénoncent la domination de Doctolib jugée excessive. C'est d'ailleurs à la suite d'une plainte de Cegedim Santé que l'enquête a été ouverte. Cette filiale du groupe Cegedim opère sur le même marché que Doctolib. Plusieurs reproches étaient formulés : l'insertion dans les contrats de clauses d'exclusivité empêchant les professionnels de santé d'utiliser d'autres plateformes concurrentes ainsi que la vente liée des services Doctolib Patient et Doctolib Téléconsultation. 

Une stratégie de verrouillage du marché

Sur la base de cette plainte, l'Autorité de la concurrence a procédé en 2021 à une opération de visite et saisie dans les locaux de Doctolib. D'après l'enquête, les documents consultés à cette occasion montrent que l'entreprise assumait une stratégie de verrouillage du marché, avec pour objectif de devenir "une interface obligatoire et stratégique entre le médecin et son patient afin de les verrouiller tous les deux". 

Doctolib a annoncé son intention de faire appel. Cet appel n'a pas d'effet suspensif automatique, ce qui signifie que l'amende reste exigible malgré le recours. "Cette décision présente une lecture erronée de notre activité, et de notre secteur", dénonce l'entreprise dans un communiqué.

"Malgré notre fort usage par le grand public, Doctolib est un acteur récent dans le secteur des logiciels pour les soignants (3 fois plus petit que nos concurrents européens) et n’équipe aujourd’hui que 30% des soignants français (10% en 2019 au moment de la plainte", détaille-t-elle estimant ne pas être en position dominante. Elle précise également que la clause d'exclusivité litigieuse n'existe plus et avait pour seul objet de "prévenir un mauvais usage de notre logiciel par les soignants". 

Consolidation ou acquisition prédatrice ?

Du côté des représentants de la French Tech, les réactions dénoncent une décision regrettable pour l'écosystème. Maya Noël, directrice générale de France Digitale, parle d'un "scandale" considérant que "la consolidation c'est notre seul moyen d'accélérer la croissance des jeunes entreprises tech européennes face aux géants US et asiatiques disposant de capitaux quasi illimités". 

Rappelons, à l'occasion de cette condamnation, que les relations entre l'Etat et l'entreprise sont ambivalentes. Pendant la crise sanitaire, le gouvernement s'est appuyé sur les services de Doctolib, faute d'une infrastructure publique équivalente. L'Etat ne dispose d'aucune plateforme de rendez-vous médicaux, ni à cette époque de dossier médical largement adopté, malgré les nombreuses tentatives. En comblant ce vide, Doctolib s'est imposé comme un acteur essentiel de l'accès aux soins, au point de devenir un outil quasi-public de fait, sans en avoir le statut ni les obligations. 

Cette décision intervient à un moment particulier : Doctolib vient d'annoncer sa rentabilité après plus de 12 ans d'existence. Alors que cette amende représente peu à l'échelle de l'entreprise, c'est le coup porté à son image qui pourrait être davantage dérangeant. 

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