10 ans après son lancement, pourquoi la French Tech n'a pas encore de géant ?

Alors que la French Tech célèbre ses 10 ans, l'heure est au bilan. L’écosystème a bien évolué, transformant l'image de la France à l'étranger, et des licornes ont émergé. Mais des défis persistent, notamment en matière de financement pour que les start-up passent véritablement à l'échelle. Le mot d'ordre est désormais la recherche de rentabilité et de consolidation à l’échelle européenne. Avec un objectif très clair pour la prochaine décennie : parvenir à lancer des acteurs majeurs de l'innovation sur la scène mondiale.

Logo French Tech
Logo French Tech

Le 27 novembre 2013, Fleur Pellerin et Louis Gallois officialisaient le grand projet numérique du gouvernement. Un temps nommé "quartiers numériques", il s'appellera finalement French Tech, nom plus porteur à l'international. Il s'accompagnait alors d'une enveloppe de 200 millions d'euros d'investissement, plus 15 millions destinés à la promotion du label.

Objectif : "construire un grand mouvement de mobilisation pour la croissance et le rayonnement international des startups numériques françaises, (...) tout faire pour que les prochains Google naissent et se développent en France et en Europe !" Dix ans plus tard, où en est l'écosystème entrepreneurial français ? Quid de la fameuse "start-up nation" promise par Emmanuel Macron ? L’Usine Digitale tâche de faire un bilan réaliste.

La French Tech cherche encore un géant

Il y a de plus en plus d'investisseurs, un soutien gouvernemental indéniable et de premiers succès inspirants, mais les entrées en bourse restent rares et les financements ne suivent pas toujours. La France n’a pas encore sorti de géant mondial de la tech, et certains des plus grands succès ont dû passer sous pavillon étranger pour le devenir.

Si la première décennie pourrait être baptisée "des pigeons aux licornes", l’objectif de la prochaine sera de transformer ces licornes en acteurs majeurs de l'innovation et l'économie à l'échelle mondial. Une ambition que le marché français ne peut pas soutenir à lui seul. Pour Maya Noël, présidente de France Digitale, le lobby français des start-up, la réponse aux lacunes françaises est forcément européenne.

Une image redorée à l'international

Sur le plan marketing, le succès de la French Tech est indéniable. Il y a dix ans, la France souffrait d’un déficit d’image auprès des investisseurs étrangers. L’instauration des 35h (en 2000) et une succession de grèves très médiatisées à l'étranger avaient contribué à dépeindre l’image caricaturale d’un peuple syndicaliste à outrance et fainéant, et l’instabilité juridique en matière de fiscalité achevait de les rebuter.

Aujourd’hui, tout le monde connaît la French Tech et depuis 2019, la France est la première destination européenne pour les investissements étrangers. Elle dépasse ainsi ses rivaux historiques en la matière, à savoir le Royaume-Uni et l’Allemagne, et ce depuis quatre années consécutives. La politique gouvernementale pro-business appliquée par le président de la République y a beaucoup contribué.

Ces dix premières années ont par ailleurs permis de poser les bases d'une "culture start-up" en France et d’écarter le scepticisme qui pouvait exister vis-à-vis de celles-ci. "Avant, les start-up étaient apparentées à des entreprises de garage, de bidouilleurs. Aujourd’hui les start-up et l’entrepreneuriat sont les premiers choix des étudiants quand ils sortent d’école", explique Maya Noël.

25 000 start-up françaises 

Il y a eu un véritable boom des start-up françaises. Elles sont actuellement au nombre de 25 000 et créent 1,1 million d’emplois, directs ou indirects. Parmi elles, de vrais succès européens que tous les Français connaissent et utilisent massivement, comme Blablacar ou Doctolib. Créée en 2013, cette dernière est peut-être la plus marquante. Elle a développé une plateforme de réservation de rendez-vous médicaux compte aujourd’hui 60 millions de patients européens et 2400 employés dans le monde. "Si on interroge les français, je suis sûre que beaucoup imaginent que c’est un service de l’Etat", s’amuse Maya Noël.

L'écosystème français a aussi vu naître une poignée de réussites globales, dont on oublie même parfois qu’elles sont françaises, comme Back Market, Deezer ou Veepee... Mais de ces trois noms, seul Back Market est réellement issue de la French Tech. Deezer (fondée en 2007) et Veepee (fondée en 2001) étaient déjà solidement établies avant même que l'initiative soit lancée. Même chose pour OVHcloud, créée en 1999.

Si ces succès sont récupérés par la French Tech, c'est qu'ils sont des acteurs inspirants pour les entrepreneurs, "qui leur permettent de voir de suite plus grand", selon Maya Noël. Mais si l’on regarde méthodiquement ce que sont devenues les start-up françaises qui ont levé des millions il y a dix ans, on trouve aussi (voire surtout !) des noms dont on avait oublié l’existence.

Des liquidations

Certaines ont mis la clef sous la porte, comme Wedrive, qui développait une plateforme de covoiturage domicile-travail. Cinq mois après avoir levé 1,25 million d’euros auprès du groupe PSA, la start-up a fermé faute d’avoir trouvé d’autres financements et présentant beaucoup d’actionnaires, de dettes et d’emprunts. Le service était au départ gratuit, et elle n’a donc jamais pu réaliser de chiffre d’affaires.

D’autres ont été liquidées, à l’instar MenInvest, qui commercialisait un site de prêt-à-porter ainsi qu’un média, tous deux dédiés aux hommes. Elle avait levé 23 millions d’euros en 2014. Ce fut le cas aussi de la plateforme d’affacturage Finexkap, qui avait bouclé un tour de table de 18 millions d'euros la même année.

Des redressements judiciaires

Les redressements judiciaires ont eux aussi été légion et ont parfois débouché sur des rachats, souvent par des entreprises étrangères. Sigfox, opérateur de réseau sans fil bas débit pour l'IoT (plus tard rebaptisé "0G"), qui avait levé 100 millions d’euros en 2015, a finalement été placé en redressement, puis racheté par le singapourien Unabiz en 2022.

"Il ne faut pas oublier que monter une entreprise technologique en forte croissance c’est prendre un pari, ça reste risqué. L’histoire de Sigfox a rappelé que l’on n’est pas à l’abri qu’une entreprise, aussi financée soit elle, soit partie sur un modèle qui ne fonctionne tout simplement pas", commente la patronne de France Digitale.

Plus récemment, Navya, la star française de la conduite autonome qui avait elle aussi demandé à être placée en redressement judiciaire, a été cédée pour 1,4 million d’euros au duo franco-japonais Gaussin et Macnica, qui comptent lui faire remonter la pente.

Des rachats

Au nombre des rachats par des concurrents étrangers, on peut citer celui de Capitaine Train, repris en 2016 par Trainline, le leader britannique de la réservation de train, avec l’appui des capacités financières du fonds d’investissement américain KKR. Il y eut également la plateforme de location de voitures entre particuliers Drivy, rachetée en 2019 par l’américain Getaround pour 300 millions de dollars.

Certaines start-up lancées il y a dix ans ont aussi été rachetée par d’autres sociétés françaises dans une stratégie de consolidation, l’idée étant de s’allier pour peser face à la concurrence internationale. C’est le cas de VideDressing, racheté par Leboncoin (opéré en France, mais détenu par le norvégien Adevinta) ou encore de Netatmo, spécialiste de l'IoT (qui développait des stations météo personnelles et connectées), racheté par le groupe industriel français Legrand en 2018.

Citons enfin Compario (devenu Sparkow en 2013), qui a été acquis en 2019 par Chapsvision, ainsi qu'Ezakus (ciblage publicitaire), racheté en 2016 par NP6, elle-même absorbée en 2021 par Chapsvision.

Et des pivots

Il y a aussi eu celles qui ont dû pivoter, changeant d’activité et parfois de nom. Par exemple iMediaApp, qui avait levé 10 millions d’euros en 2013 pour son application AppGratis. Celle qui proposait chaque jour aux internautes de découvrir gratuitement une application payante s’était vue retirée de l’App Store la même année. Elle a alors pivoté vers une activité de CRM mobile baptisée Batch, pour laquelle elle a levé 20 millions d’euros en 2020.

30 licornes, so what?

La France a tout de même réussi à faire naître 30 licornes (en comptant la toute nouvelle, Verkor). A titre de comparaison, elles sont 712 aux Etats-Unis en 2023. "L’objectif d’Emmanuel Macron était d'atteindre les 25 licornes en 2025, il est plus qu’atteint et avec deux ans d’avance", se réjouit Clara Chappaz, directrice de la Mission French Tech.

Du côté de Maya Noël, il y a plus de réserve. "30 licornes, so what?", se questionne-t-elle. "On n’est pas sur un marché coté, donc on se base sur la valorisation de la dernière levée de fonds, ce qui est loin d’être très exact. Et puis être valorisé à 1 milliard c’est bien, mais ce que l’on demande c’est une entreprise qui tourne, avec des clients et de la création d’emploi".

Il est vrai que les valorisations non cotées sont souvent trompeuses, comme en témoignage le cas de WeWork, passé d'une valeur estimée de 47 milliards de dollars à moins de 47 millions. "Quand on regarde quelles sont les plus grandes sociétés au monde, la moitié sont des entreprises de la tech, mais aucune n’est française et d’ailleurs, aucune n’est européenne", reconnaît Clara Chappaz.

Très peu de start-up françaises sont rentables, même après 10 ans d’existence

Les start-up de la French Tech affichent fièrement des levées de fonds de plusieurs millions d’euros, présentent souvent un nombre de clients ou d’utilisateurs convaincant ainsi qu’un effectif impressionnant, mais elles sont beaucoup moins bavardes quand il s’agit de parler chiffre d’affaires ou d’évoquer leur rentabilité. Et pour cause, très peu l’ont atteinte, même après dix ans d’existence, pas même Back Market ou Mirakl.

Ce n'est certes pas un mal français, mais plus un symptôme lié au statut de start-up en tant que tel. On privilégie la croissance du business en brûlant les fonds levés pour saisir un marché avant les autres. C'est la recette de la Silicon Valley, rendue possible par son puissant réseau d’investisseurs privés. Mais elle n'a pas été payante en France, où la part de fonds publics dans le financement des start-up reste importante.

C'est pourquoi ce statut de start-up se doit fondamentalement d'être temporaire. Il permet d'être financé le temps de trouver un business model industrialisable et doit laisser place après quelques années à une entreprise rentable et autonome. C’est ce cap que les pépites tricolores ont du mal à franchir.

A l’ère de la rentabilité, il faut des contrats

Happn, l’application de rencontre, compte parmi les rares exceptions. Elle se dit rentable depuis 2019, tout comme Ivalua (solution de gestion des achats pour les entreprises) qui assure l’être "depuis le début". Blablacar, qui a été créé en 2006, a annoncé l’avoir atteinte en 2018, soit douze ans après son lancement.

Les entrées en bourse, qui rappelons le, sont le but ultime de toute start-up (plus valorisant qu'une acquisition), restent elles aussi extrêmement rares. Le gouvernement a fixé l'objectif de dix start-up françaises cotées d'ici 2025. Parmi les entreprises du secteur à avoir passer ce cap, on peut citer Criteo, OVHCloud ou Deezer, qui l'a en fait ratée. Mais... Comme évoqué plus haut, ces trois entreprises existaient toutes longtemps avant le lancement du label French Tech en tant que tel.

Quoi qu'il en soit, le contexte macro-économique semble avoir signé la fin de la course à l'hypercroissance dans l’écosystème des start-up et la priorité est maintenant à la rentabilité. "C’est très logique mais ca mérite d’être rappelé : le meilleur argent pour les entreprises reste l’argent du client. Ce qu’il faut c’est que les start-up françaises signent des contrats", martèle Maya Noël.

Les start-up tricolores taillent dans leurs effectifs

Conscientes de ce changement de paradigme, les start-up ont adapté leurs stratégies, en commençant par tailler dans leur masse salariale. Nombre d’entre elle ont licencié en 2023 dans un contexte économique difficile, marqué par l’inflation, et sous la pression des investisseurs qui leur demandent de trouver rapidement l’équilibre alors qu’elles avaient recruté à tour de bras ces dernières années.

Au début de l’année, Payfit a supprimé près de 200 postes, Back Market a ouvert un plan de départs volontaires en France pour 63 emplois et OpenClassrooms veut réduire d’un quart ses équipes en congédiant environ 500 personnes. On peut parler aussi d’Ynsect, qui a annoncé en avril qu’elle était contrainte de fermer son usine néerlandaise et de licencier 20% de ses effectifs. Elle espère que cette restructuration lui permettra d’atteindre plus rapidement la rentabilité, et qu'elle la rendra plus attractive auprès des investisseurs.

Changer de modèle ou d’activité

Meero, qui avait levé 38 millions d’euros pour sa plateforme de mise en relation entre photographes et entreprises, fait face à des difficultés qui seraient liées à un gel du budget marketing des entreprises depuis la crise du Covid-19. Si bien qu’en 2023, elle prévoit de licencier 72 personnes et d’abandonner son activité d’origine pour se concentrer sur un logiciel de gestion du cycle de vie des photos.

D’autres aussi revoient leur modèle économique, voire changent d’activité pour tenter d’être enfin rentables. Exemple récent : l’application de paiement mobile Lydia, fondée en 2011. En 2022, forte de ses 7 millions d'utilisateurs, elle ne veut plus être l’application qui sert à se rembourser entre amis, mais se transformer en véritable application bancaire sur laquelle les utilisateurs déposent leurs revenus et avec laquelle ils paient leurs dépenses quotidiennes.

Augmenter ses marges

"Lydia reste le seul outil à proposer la recharge de votre compte bancaire avec une carte de crédit. Une fonctionnalité qui n'existe nulle part ailleurs ! C'est donc un bonus qu'on apporte aux utilisateurs. Et si c'est donc un bonus, il est légitime que ça soit payant. On ne peut pas toujours utiliser les fonctionnalités gratuitement, sinon on se comporte un peu comme des pillards. Il faut aussi participer au modèle économique des entreprises" a expliqué Cyril Chiche, fondateur et CEO de Lydia, dans une interview aux Echos publiée en juillet 2023.

Ce changement de stratégie lui aurait déjà permis de se rapprocher de la rentabilité. "Entre mai 2022 et mai 2023, le chiffre d'affaires de la start-up a augmenté de 90 %", a-t-il assuré, sans citer le montant de ce dernier. La marge de l’entreprise aurait été multipliée par 4,5.

10 ans de la French Tech

La Mission French Tech a célébré les 10 ans de l'écosystème en octobre

Les critères du Next 40, à revoir ?

Selon Maya Noël, les critères du Next 40 devraient être revus pour refléter ce nouveau paradigme. Actuellement axé sur la valorisation des start-up et l’ampleur de leurs levées de fonds, il devrait inclure des indices de rentabilité, mais aussi de croissance des revenus, un indicateur plus représentatif de la vitesse à laquelle la start up génère de la valeur, aussi bien pour elle que pour ses clients et salariés.

On l'évoquait plus haut avec WeWork : la valorisation n'est pas un critère fiable. Ni les fonds levés ! Il y a beaucoup d'autres exemples d'échecs spectaculaires rien qu'aux Etats-Unis. Quibi, Jawbone, ScaleFactor, Solyndra, Anki... sans parler de Theranos et autres arnaques du même type.

Booster les commandes avec "Je choisis ma French Tech"

Clara Chappaz le concède : "avoir de super innovations c’est bien, mais si elles restent au placard ou ne rapportent rien, c’est inutile. Il faut vendre !", affirme-t-elle. Et pour aider les jeunes pousses tricolores dans cet objectif, le gouvernement a lancé au début de l’été "Je choisis ma French Tech", une initiative destinée à booster les commandes publiques et privées des pépites françaises. Il a mis autour de la table des représentants d’acheteurs (du Medef, de l’Etat, des Hôpitaux de Paris, etc.) et leur a demandé de doubler d’ici trois ans leurs commandes effectuées auprès des start-up de la French Tech.

"On le demandait depuis des années alors on est ravi que ça ce soit mis en place, mais ce n’est pas suffisant", rétorque Maya Noël. "Parce que doubler sa commande quand on a 0% de commande à la French Tech, ça fait toujours 0". De plus, selon elle, c’est sur le marché européen et pas tricolore que les entreprises françaises doivent tabler, et celui-ci n’a rien à envier à la taille du marché américain : 450 millions de personnes dans l’Union européenne, contre 360 millions aux Etats-Unis.  

En quête d'une préférence européenne à l'achat

"Le problème c’est que les américains achètent américain, les asiatiques achètent asiatiques et nous on n’applique pas de préférence européenne, en particulier sur les usages technologiques. On reste des très gros consommateurs de Google, Microsoft et Amazon", déplore la présidente de France Digitale, qui note amèrement qu’AWS représente une charge très importante pour les start-up françaises.

Si le marché européen est un marché libre, beaucoup de start-up expliquent se faire devancer sur les appels d’offre par des entreprises américaines plus développées et dont la marque est plus connue. Maya Noël plaide alors pour un équivalent du "Small Business Act" américain (qui demande aux entreprises et organisations américaines de commander auprès de PME américaines) ainsi que pour un "Buy European Tech Act", qui pousserait la préférence européenne à l’achat de technologies.

Un marché européen trop hétéroclite

Selon elle, il faudrait par ailleurs instaurer un cadre qui permette d'harmoniser le marché européen. France Digitale demande à ce que soit mis en place un "Code des affaires européen" pour que les 28 états membres de l’UE partagent les mêmes règles fiscales et proposent les mêmes systèmes de stock option, et que les entreprises européennes puissent recruter un Français comme un Italien avec autant de facilité.

Le lobby plaide par ailleurs pour un visa européen pour les développeurs. "Sur cette décennie et avec les élections européennes qui arrivent, cela fera partie de nos chevaux de bataille".

Lever 500 000 euros n’est plus un exploit

Côté financement, qui reste le nerf de la guerre... L’écosystème s’est musclé en interne. Le nombre de fonds d’investissements français progresse, l’Etat injecte régulièrement via Bpifrance, et même l’épargne des Français est mobilisée pour financer la French Tech avec l’initiative Tibi. De plus, la France attire, comme évoqué plus haut, de plus en plus d'investissements étrangers.

La progression est bien visible : "Il y a 10 ans, lever 500 000 euros en France c’était de l’ordre de l’exploit, on faisait la une des journaux", rappelle Maya Noël. Les choses ont bien changé. En 2022, Contentsquare a levé 600 millions de dollars, Doctolib et Ecovadis 500 millions d'euros, Backmarket 450 millions... Et en septembre, le producteur de batteries bas-carbone Verkor a quant à lui réuni 2 milliards...

Reste un problème de financements

"Mais si l’on se compare avec les Etats-Unis, l’Asie ou certains pays du Moyen-Orient, on reste encore très timides sur le financement. Les poches de l’Europe ne sont pas assez profondes", regrette Maya Noël.

En effet, peu de fonds en France sont capables d’investir tôt et de suivre sur plusieurs tours de table, ou sur des tours à plusieurs dizaines de millions d’euros. En conséquence, les entreprises européennes peuvent difficilement faire le poids face à des concurrents américains ou asiatiques ultra financés, et lorsqu’ils veulent passer à l’échelle, ils sont souvent forcés de se tourner vers des fonds étrangers ou de vendre.

Se délocaliser pour passer à l'échelle

"Vous montez une entreprise en France qui a du succès, il n’y a plus suffisamment de financement, le marché est trop petit, ça doit se passer ailleurs, et dans la plupart des cas, ça part aux US", explique Maya Noël.

Ça a été le cas de Medtech ou encore de Dataiku, la pépite française qui commercialise une plateforme de data science open-source est passée sous pavillon américain en 2017 en délocalisant son siège social à New York. S’en est suivie l’entrée au capital du fonds de capital-risque d'Alphabet (Google) en 2019. L’entreprise revendique aujourd'hui 500 clients, dont certains prestigieux comme l’OTAN. Cas de figure similtaire pour Hugging Face, figure de proue du développement de modèles d'intelligence artificielle, désormais basée à New York et financée par de grandes entreprises américaines.

Le rachat n’est pas forcément une mauvaise porte de sortie

"Dataiku je dirais que c’est un succès doublé d’un échec… Un vrai succès d’ingénieurs français dans l’IA qui aujourd’hui est passé sous pavillon américain, et qui démontre une fois de plus qu’on n’est pas capable en Europe de financer la croissance d’entreprises à partir d’une certaine échelle", poursuit la présidente de France Digitale.

Elle tient tout de même à relativiser. "Se faire racheter n’est pas forcément une mauvaise porte de sortie. C’est l’avenir qu’on prévoit pour beaucoup d’entreprises dans une logique de consolidation du marché. Et si l’entrepreneur touche de l’argent de cette vente et qu’il le réinvestit dans l’écosystème français, dans un effet de ruissellement, ça reste positif pour l’écosystème".

Relativiser l’emprise américaine

Sur l’emprise américaine tant décriée aussi il faut relativiser, car les chiffres sont en fait rassurants. Alban Dohin, vice-président d’eCAP Partner, société de conseil en fusions et acquisitions dédiée aux entreprises du secteur des technologies et des médias, a comptabilisé 394 opérations M&A/LBO dans le digital en 2023. Parmi elles, seules 24 opérations ont été opérées par des entreprises ou fonds américains.

Reste qu'il faudrait être capable en France de financer des entreprises et de les consolider entre Européens, en particulier sur les sujets de l'intelligence artificielle, du quantique, des semi-conducteurs ou encore de la cybersécurité, qui font partie des priorités gouvernementales et posent des enjeux de souveraineté.

Pas encore assez mature

Pour conclure, en France, les fondations d’un écosystème entrepreneurial dynamique sont posées mais il n’est pas encore assez mature pour que de vrais géants technologiques mondiaux se révèlent. La réalité, c’est que les start-up françaises, même les plus anciennes (qui ont une dizaine d’année d’existence ou plus), ont du mal à atteindre la taille critique et à se faire un nom sur la scène mondiale, encore moins à devenir des mastodontes à l’instar des GAFAM, ou même des NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber).

Un retard de 30 ans sur les Etats-Unis qui va se rattraper naturellement

En somme, si de nombreuses jeunes pousses françaises ont réussi le "start", il serait temps de passer au "up". Le constat peut sembler sévère, mais Maya Noël reste optimiste. "Le boom des start-up aux Etats-Unis c’était dans les années 70, en France c’était dans les années 2000. On a un retard de 30 ans que l’on va rattraper naturellement", espère-t-elle. Quoi qu’il en soit pour les dix prochaines années, l’objectif est clair : transformer le dynamisme initial en entreprises pérennes de renommée mondiale.

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