L’Arabie Saoudite se rêve en "plaque tournante" du jeu vidéo mondial

Chiffrée à 38 milliards de dollars, la stratégie saoudienne d’investissement massif dans le gaming s’intensifie. Après plusieurs acquisitions et entrées au capital dans le secteur, le royaume recrute en nombre cette année et souhaite lancer plusieurs projets de jeux vidéo.

Arabie Saoudite - Riyad
Arabie Saoudite - Riyad

Jamais l’Arabie Saoudite n’aura autant intéressé le secteur du jeu vidéo. Ces derniers mois, le royaume régi par la famille Al Saoud a multiplié les annonces concernant le gaming par le biais de son fonds d’investissement public (PIF) et d’un groupe placé sous la houlette de ce dernier, le Savvy Games Group.

Le PIF a injecté de nouveaux capitaux dans la société californienne Electronic Arts, atteignant 10% dernièrement, ainsi que chez Nintendo, devenant à l’occasion le principal investisseur extérieur du studio japonais, avec plus de 7% des parts. Le Savvy Games Group a également fait l’acquisition récente du studio Scopely pour 4,9 milliards de dollars, et s’est rapproché de plusieurs entreprises du secteur, telles que Vindex, VSPO et WEMADE.

Autant d’actualités qui confirment que, dans un effort assumé de diversification de son économie longtemps centrée sur les énergies fossiles, l’Arabie Saoudite a jeté son dévolu sur le jeu vidéo. Après s’être focalisé sur la compétition via le rachat en 2022 des organisateurs de tournois d’e-sport ESL et FACEIT, les Saoudiens veulent désormais s’intéresser davantage au développement et à l’édition de jeux. Dirigé par Brian Ward, ancien d’Activision Blizzard, Microsoft et Electronic Arts, le groupe cherche d’ailleurs à acquérir complètement un éditeur de jeu vidéo et dispose d’une enveloppe de 13 milliards de dollars prévue uniquement à cet effet

30 jeux et 39 000 emplois d’ici 2030

Ce nouvel horizon prometteur pour l’Arabie Saoudite correspond à une stratégie relancée en septembre dernier par le prince héritier Mohammed Ben Salman dit "MBS". "Nous répondons aux ambitions de la communauté des joueurs en Arabie Saoudite et dans le monde entier, [...] afin de faire de l'Arabie Saoudite la plaque tournante mondiale de ce secteur d'ici à 2030", a-t-il déclaré, fixant dans le même temps un objectif de 30 jeux produits par son pays avant la fin de la décennie. Ce qui laisse, à ce jour, moins de sept années pour y parvenir. "L’une de nos entreprises, Savvy Games Studios, travaille actuellement sur un certain nombre de projets et idées, veut rassurer Brian Ward, interrogé par L’Usine Digitale. Elle prévoit de sortir son premier jeu dans les mois à venir."

Son groupe a lancé il y a peu une vaste campagne de recrutement, en accord une fois de plus avec la volonté de MBS. Le premier ministre souhaite en effet créer 39 000 emplois dans le secteur. Par ce biais, l’Arabie Saoudite espère continuer à attirer des talents du jeu vidéo sur son territoire, jusqu’ici largement moins peuplé en studios de développement que ses concurrents nord-américain, européen ou asiatique. "En tant qu’investisseur de premier plan, disposant d’un horizon unique d’investissement à long terme et de capitaux de longue date, Savvy Games Group continuera à investir dans des programmes et des infrastructures à l’échelle nationale pour permettre, renforcer, soutenir et accélérer l'entrepreneuriat, la formation et l'éducation", poursuit le PDG Brian Ward.

Afin de faire de son fief une terre d’asile pour l’industrie du jeu vidéo, le royaume compte aussi sur ses très nombreux et astronomiques investissements à l’étranger. "Nous ferons également venir en Arabie Saoudite des entreprises internationales, qu'il s'agisse d'éditeurs, de développeurs ou d’entreprises de technologie, par le biais de nos investissements et de nos collaborations commerciales, de façon à fournir des talents, du transfert de connaissances, des co-investissements et des compétences dans la création d'écosystèmes", explique celui qui annoncera bientôt "de nouveaux investissements dans des entreprises innovantes". Le nom du studio choisi pour un rachat complet devrait bientôt être révélé.

Un opportunisme critiqué

La création de ces futurs jeux estampillés saoudiens identifierait ainsi le pays comme un acteur majeur du jeu vidéo – Brian Ward rêve d’un Savvy Games Group "plus gros que Tencent", le géant chinois – mais aussi de l’e-sport. Soit la pratique compétitive de ces mêmes jeux. À cet égard, l’Arabie Saoudite a largement les moyens de ses ambitions. Les 45 millions de dollars de récompenses prévues pour les joueurs professionnels du festival-tournoi Gamers8, lequel aura lieu dans quelques semaines, ne sont finalement qu’une goutte d’eau dans l’océan lorsqu’on les rapporte aux 38 milliards investis par le PIF.

Alors que de nombreuses entreprises du jeu vidéo et de l’esport annoncent des restructurations économiques, la force de cet état pétrolier tient à ses fonds qui semblent illimités. Et qui pourraient aisément convaincre un acteur en difficulté, notamment s’il est question d’un rachat, estime Jason Delestre, doctorant à l’université de Lille et secrétaire général de l’Arefe (Association pour la recherche et les études francophones sur l’esport). "Si l’Arabie Saoudite est capable de mettre 13 milliards pour acquérir un éditeur, un acteur comme Ubisoft peut accepter. Dans la conjoncture actuelle, le monde du jeu vidéo prend encore des coups, Ubisoft a même annulé certains jeux."

La stratégie du pays du golfe ne fait toutefois pas l’unanimité. Se pose notamment la question de la nature des jeux qu’il proposera, alors que le très attendu Final Fantasy XVI vient d’y être censuré avant sa sortie. Certains fans de jeux vidéo et d’esport rappellent aussi que, malgré de récents efforts de modernisation, le prince MBS était directement impliqué dans l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en 2018.

D’aucuns jugent même que les investissements saoudiens seraient une tactique visant à laver l’image parfois peu reluisante de l’Arabie Saoudite en matière de droits de l’homme. "Le premier frein, c’est cet aspect humain, le ressenti de la communauté et de toutes les parties prenantes de l’industrie", considère Jason Delestre. S’il est à ce stade difficile d’anticiper le futur de cet appétit vidéoludique, il est certain que celui-ci culminera, huit semaines durant, lors du Gamers8 organisé à Riyad à partir du 6 juillet prochain.

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